Double peine
Dans un remarquable essai issu de sa thèse, Saddik Kabbouri documente les violences spécifiques dont les femmes ont été victimes pendant les années de plomb.
Elles étaient militantes et rêvaient d’un Maroc plus juste. Elles étaient les femmes et les filles de militants. Elles étaient tout simplement au mauvais endroit et au mauvais moment. Et la dictature ne les a pas épargnées. Dans sa thèse de droit, le militant des droits humains Saddik Kabbouri fait l’inventaire des violences dont elles ont été victimes pendant les années de plomb. Il analyse les conséquences de ces exactions sur la vie de ces personnes, et souligne les problématiques liées aux angles morts des politiques de réparation, en l’absence de prise en compte d’une approche genre.
Pour une approche genre de la réparation
Saddik Kabbouri s’appuie sur de nombreux entretiens, témoignages, mais aussi sur des ouvrages d’analyse. Il liste les arrestations arbitraires, la torture, les viols pour les victimes directes. Il relève également les souffrances endurées par les victimes indirectes : précarité matérielle, isolement social… Ce qu’ont subi les femmes constitue une violence multidimensionnelle, vécue au niveau physique, psychologique mais aussi social, insiste-t-il. La perte de travail, la mise au ban de la société, la honte d’avoir été victime de viol et de se l’entendre reprocher… ont très souvent contraint les femmes au silence, avec de lourdes conséquences sur leur équilibre et leur santé. L’auteur relève également les injustices liées à la société patriarcale, et en donne pour exemple les femmes répudiées à la libération d’un mari qu’elles n’avaient cessé de soutenir. Le patriarcat, estime-t-il est pour beaucoup dans la culture du silence et de l’oubli imposé.
Pourtant, elles ont été nombreuses à briser ce silence. Saddik Kabbouri insiste sur la résilience des femmes, qui ont constitué le mouvement des familles des détenus politiques dans les années 1970, dont sont nés ensuite le mouvement des droits humains et le mouvement féministe. Il retrace l’histoire de ces mouvements, mais aussi de la revendication pour la réparation.
Ce travail porte à la fois sur la mémoire des faits et sur la méthode à adopter pour les saisir avec finesse. En étudiant le travail de l’Instance Équité et Réconciliation, l’auteur déplore que seule une seule femme, Latifa Jbabdi, y ait siégé. Il s’indigne des discriminations faites aux femmes au niveau de la réparation et de l’absence de reconnaissance symbolique dans l’espace public. Les derniers chapitres font des recommandations pour l’adoption de l’approche genre dans les questions liées aux droits humains, et se font l’écho des positions de l’Association marocaine des droits de l’Homme dont l’auteur est membre. Car sans représentation équitable, sans prise en compte de paramètres spécifiques, « plus jamais ça » risque de rester un vain mot.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
العنف السياسي ضد النساء، الانتهاكات الجسمية لحقوق النساء بالمغرب خلال سنوات الرصاص
Saddik Kabbouri
282 p., 60 DH
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