Vivre, écrire, aimer
Les éditions du Sirocco rééditent au Maroc les cinq derniers recueils de Abdellatif Laâbi.
L’intégralité de la poésie de Abdellatif Laâbi est désormais disponible en édition marocaine avec la publication du 3e volume de son œuvre poétique. Après Khalid Lyamlahy, qui avait préfacé les deux premiers, c’est Jacques Alessandra, son ami de longue date et auteur d’un remarquable livre d’entretiens avec le poète, La brûlure des interrogations (L’Harmattan, 1985, rééd. 2004) qui propose cette très juste « Carte d’identité poétique » : « Une écriture, un langage, une langue qui n’a d’identité propre que son humanité de survie face à la barbarie et son désir d’existence sur une terre fraternellement nôtre. C’est cela la poésie de Laâbi, et c’est pourquoi elle nous séduit autant. En elle, toujours la même volonté d’arracher l’homme à ses bastilles et de raviver en nous le plaisir d’être vivant. » On retrouve donc L’espoir à l’arraché (2018), Presque riens (2020), La poésie est invincible (2022), La Terre est une orange amère (2023) et À deux pas de l’enfer (2024), suivis de quelques « Inclassables », ses « enfants de bohème ».
Éloge de l’humanité lucide et fraternelle

Ces recueils se font l’écho d’une intense expérience humaine, sensible aux tragédies du monde, fragile face à l’approche de la fin, cultivant l’amour et la poésie avec détermination : « Comme un bœuf / refusant de porter des œillères / je tire la charrue de l’espoir », écrit Abdellatif Laâbi dans L’espoir à l’arraché. Presque riens, un des recueils les plus crépusculaires, fait un bilan lucide, observant avec perplexité mais humour les évolutions inquiétantes du monde : « Le progrès / serait-il une régression ? » S’il craint « d’assister / à l’extinction de la langue », le poète savoure « les poèmes émis par des voix fraternelles / qui depuis que la poésie existe / ont su dire NON / dans une langue tellement personnelle / qu’elle est devenue universelle ». La poésie est invincible célèbre la liberté. En exergue les mots de sa mère Ghita bent Omar Raïss : « Le pays où tu te sens humilié, quitte-le ». Abdellatif Laâbi fait un vibrant éloge de la poésie, intransigeante dans son exigence de dignité : « Quand la statue / d’un despote sanguinaire / d’un esclavagiste non repenti / d’un affameur du peuple / est déboulonnée / et s’écrase par terre / la poésie ne boude pas / son plaisir ». Dans La Terre est une orange amère, il s’agit de lutter face à une violence omniprésente, avec des « Guernica / multipliée par combien : / dix / cent ? » « Aujourd’hui / il n’y a plus un seul théâtre de guerre / sur la planète / où l’on ne puisse se rendre / en moins / de vingt-quatre heures ». L’humour déjoue le tragique et réaffirme la fraternité, « non par le sang / mais en humanité ». Mais jusqu’à quand résistera « la flamme de la résistance » ?, s’interroge-t-il dans À deux pas de l’enfer, où il appelle à la vigilance. Au lecteur, il donne ce conseil :
« Si tu sens que le livre
que tu as entre les mains
ne sollicite guère ton intelligence
et n’a cure de la liberté
jette-le à la poubelle ! »
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Œuvre poétique, vol. 3
Abdellatif Laâbi
Éditions du Sirocco, 704 p., 150 DH








