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L’avenir, mais lequel?

Dans un truculent premier roman, le nouvelliste et dramturge congolais Jocelyn Danga raconte la trajectoire d’une jeunesse qui vivote à Kinshasa et rêve de dignité. Ailleurs.

Au groupe scolaire bien nommé « L’Avenir de demain » à Kinshasa, Muntu, prof de philo, se morfond et doit donner cours « avec ou sans élève », soliloquant à propos de Socrate à l’attention des murs décrépits, en essayant de ne pas trop regarder en direction des prostituées sous le pont juste à côté et d’oublier qu’à 37 ans, il n’a toujours pas pu quitter la maison de sa mère. Salaire de misère payé avec des mois de retard en subissant la compagnie de collègues qui compensent en se faisant corrompre par les familles…, Muntu cherche en vain un boulot moins sous-payé. Une soirée arrosée avec un ancien ami, terminée à cuver dans le caniveau et évidemment relayée par « Molière télévision » sur les réseaux sociaux, et c’est le début de la déchéance. Jusqu’à ce que « l’ami » en question fasse une proposition : envoyer Muntu participer à un colloque en France (et plus si affinités…), à condition que celui-ci lui reverse le prix du billet d’avion et les perdiems. Comme ça ne peut pas être pire et qu’il veut construire à sa mère une maison avec salle de bains, Muntu accepte cette « opportunité »…

Déboires et débrouille

Jocelyn Danga

Dans ce premier roman à la langue crue et fleurie, Jocelyn Danga, remarqué pour La nuit et l’soldat (médaille d’or dans la catégorie Littérature (nouvelle) aux Jeux de la Francophonie 2023), campe la jeunesse sans espoir de Kinshasa. Il est beaucoup question de rage désabusée et de migraines dans ce bref roman où le personnage soliloque, bavant son opinion au vitriol sur une société qui ne le traite pas mieux. « Avant je me demandais ce qui de mon agrégation et de ma misère ontologique faisait de moi un philosophe, aujourd’hui je sais que c’est la bière. […] La bibine est un miroir de l’âme qui lui fait miroiter toute la portée de son immortalité. » Plus terre à terre, le fameux ami résume à sa façon : « Chacun gère sa merde dans son terroir… » Et de recommander deux solutions de base : « un foyer d’accueil et une histoire à raconter aux juges » de la commission d’asile.

Né sur les pissenlits est un roman de la débrouille, art difficile à ceux qui sont un peu naïfs. Avec tendresse et humour, Jocelyn Danga campe un personnage qui tombe dans tous les panneaux (amoureux, arnaques…), ne tient que par l’espoir de donner de meilleures conditions de vie à sa mère, et que l’expérience de la vie en France va amener à se frotter à d’autres types de précarité que celui qu’il connaissait. Il est question de déboires, de débrouille mais aussi de solidarité et de coups du sort, pour le pire et le meilleur, le tout porté par le rythme haletant d’un récit aussi dynamique que les efforts de Muntu pour s’en sortir, et plein d’humour grinçant.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Né sur des pissenlits
Jocelyn Danga
Elyzad, 264 p., 290 DH

10 avril 2026