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Au revoir Nabyl Lahlou

Immense homme de théâtre et de cinéma, Nabyl Lahlou nous a quittés le 7 mai. Il laisse une œuvre incisive, porteuse d’un puissant souffle de liberté. Je vous invite à relire mon article publié en mai 2007 dans Le Journal hebdomadaire sur les rares pièces de théâtre qui ont été publiées : Schrischmatury et Les Tortues, ainsi que sa contribution, à la rubrique « La culture selon… »

Nabyl Lahlou

Du pouvoir et autres considérations

De « Schrischmatury », écrite et créée en 1974, Rachid Boudjedra, difficilement soupçonnable de mièvrerie, écrivait : « Un texte d’une force inouïe. Un texte qui vous viole. On a envie de demander grâce ».  Inspirée de « L’Escurial » du Belge Michel de Ghelderode, la pièce est une relecture inversée des « Mille et Une Nuits ». Chahrazade a trompé l’Empereur Schrischmatury avec le bouffon, qui, condamné à mort, tente de comprendre ce qui lui arrive en se mettant à la place de l’Empereur. Dans cette pièce, presque entièrement constituée par le monologue du bouffon-empereur, Chahrazade tire les ficelles de cette grinçante comédie, qui se déroule sous les yeux de l’empereur omniscient. Au pouvoir de la parole s’est substitué celui de la mise en scène de cette parole. Au bouffon qui lui demande : « Dis-moi Chahrazade, toi qui sais raconter des histoires, dis-moi comment était l’Empire sous mon père. Et dis-moi aussi si j’ai des ressemblances avec lui. On dit qu’il était bon et trop paternel. C’est vrai ? », elle répond sèchement : « Pour le moment tu n’es qu’un bouffon qui ressemble et interprète l’Empereur Schrischmatury ». Et le bouffon de débiter une implacable tirade sur le pouvoir absolu qui réduit l’entourage la servitude, l’écriture de l’histoire émaillée d’anecdotes fantaisistes, l’ordre, l’obéissance… Nabyl Lahlou fait osciller son personnage entre la lucidité et la folie, brouille la frontière entre le personnage du bouffon et celui de l’empereur, pour produire un texte choc, dérangeant et profondément percutant sur le thème du pouvoir. « Que veut mon peuple ? Que réclame-t-il ? », demande Schrischmatury. « Je crois qu’ils réclament un changement à la tête de votre tête », répond Chahrazade. Schrischmatury éclate de rire, un rire strident : « Enfin, j’ai un peuple qui a le sens de l’humour ».

La lucidité de l’absurde

Dans le même ouvrage, publié en 1998 chez EDDIF, on peut lire « Les Tortues », un texte créé en 1970, sur le thème de la comédie sociale et humaine. Une pièce de théâtre dans le théâtre, dont tous les personnages sont des comédiens incarnant, qui un ministre, qui un financier, qui un directeur du Théâtrou, qui une prostituée, qui un intellectuel. Là encore, Nabyl Lahlou rend floue la limite entre la pièce de théâtre et la réalité sociale, chacun des comédiens passant d’un rôle à un autre, pour mieux faire éclater la critique sociale, politique et éthique : le comédien-intellectuel dit aux comédiens-parlementaires : « Vous, vous mendiez des voix et des sièges au Parlement. Nous, on ne mendie pas par l’intermédiaire de notre conscience. C’est notre ventre creux, le froid, le manque d’habits et de moyens pour mener une vie honorable qui nous poussent à mendier, puisqu’il n’y a pas d’autres solutions ». Le comédien-parlementaire : « Et si on faisait partie de votre bande ! En vérité, on s’ennuie énormément dans ce parlement ». Quant au comédien-peintre, il commente : « L’habit, la voiture et l’argent ne font pas le parlementaire ».

Deux pièces d’utilité publique…

Nabyl Lahlou dans Komany

La culture selon… Nabyl Lahlou

« La culture est une dynamique qui fait sauter les tabous, les peurs et les complexes. La culture est ainsi le miroir d’une société saine et avancée, vivace et intelligente, qui n’a peur ni hantise d’aborder tous les problèmes complexes qu’ils soient politiques, religieux, métaphysiques, Benladéniens ou Kaédiyines.

Si aujourd’hui au Maroc, nous jouissons d’une bonne liberté d’expression par rapport aux années de plomb, la société marocaine dans sa globalité est loin encore de posséder les moyens culturels pour enterrer définitivement les réflexes de peur qui l’habitent depuis l’ancien règne. Et c’est justement LA CULTURE qui peut superbement jouer ce rôle libérateur et épanouissant.

Culture et identité sont indissociables, car c’est par l’unicité de la langue que la culture et l’identité peuvent habitent un peuple, un peuple qui est fier de son identité. Or chaque fois que je regarder Al Oula et 2M, je suis consterné par l’absence de l’identité culturelle marocaine au niveau des programmes de ces deux chaînes de télévision, qui me donnent quotidiennement la certitude que je vis dans un pays sans vraie culture et sans vraie identité.

Quand un peuple est cultivé, il mesure mieux les biens fait de la liberté et de la démocratie, et sait s’en servir.

Mais quand un peuple n’a pour culture officielle que les kilomètres de remparts de murailles qui tombent en ruines, toute revendication devient ruine.

Rabat, le 4 juin 2008 »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Schrischmaturysuivi de Les Tortues
Nabyl Lahlou
Eddif, 1998, 148 p., à consulter en bibliothèque

8 mai 2026