Au-delà des assignations de genre
Contre les diktats de rojola et les logiques biologisantes et patriarcales, ce collectif invite à repenser les masculinités pour libérer toutes et tous des rôles imposés et proposer un modèle sociétal plus ouvert et plus respectueux de chacun.e.
« Sommes-nous [femmes et hommes d’aujourd’hui] capables de suffisamment d’amour, de dialogue et de confiance pour assumer nos différences et les rendre créatrices ? », s’interrogent la chercheuse en droits des femmes et en bioéthique Nouzha Guessous et le psychiatre et psychanalyste Farid Merini en ouverture du collectif sur les rapports de genre qu’ils ont coordonné. Cet ouvrage, issu d’un atelier d’écriture mené depuis 2022 dans le cadre de la Chaire Fatema Mernissi, propose une réflexion en trois temps et multiples formes (écriture, enquêtes, entretiens, poésie, théâtre et slam), en arabe et en français, sur ce qu’est être une femme (souk e’nsa), être un homme (souk r’jal)et sur ce que peuvent être leurs relations (souk el’hob) en dehors des assignations à des rôles traditionnels et des diktats toxiques.
Repenser la relation entre femmes et hommes


La psychanalyste Selma Idrissi Kaitouni rend compte d’un atelier avec des travailleuses du sexe où ressortent « des rêves inaudibles et empêchés très tôt par l’entourage », qui ont réduit les femmes à « n’être qu’objet du vouloir des autres ». Il s’agit de procéder, à travers ce « faire-femme en groupe » et en résistance, à une reconfiguration subjective. Psychanalyste aussi, Amal Bouhmida enquête sur la mixité dans le monde de la nuit, sur la danse et rappelle que « c’est par les marges que les changements commencent. » Plusieurs sociologues contribuent à l’ouvrage : Aïcha Belarbi, qu’on découvre aussi poétesse, retrace l’évolution de la notion de masculinité et insiste sur sa construction et appelle à la construction d’une « masculinité positive » bénéfique pour toutes et tous. Peintre et chercheuse en sciences sociales, Fatima Bourezi éclaire la masculinité selon les jeunes filles rurales, qui exigent le respect et la maîtrise de soi. Mohammed Outahar, il présente les résultats d’une étude menée par l’association Médias et Cultures qui a sondé l’opinion de 300 jeunes femmes et hommes de 18 à 25 ans, issus de 4 régions. Cette enquête montre que « la problématique des masculinités en tant que dimension du genre, n’est pas explicitement verbalisée », et souligne « les tensions entre les perceptions traditionnelles des rôles genrés et les aspirations des jeunes à une plus grande liberté identitaire et à une égalité effective entre les sexes. » Quant à Soufiane Hennani, l’initiateur du podcast Machi Rojola, propose une réflexion sur les hittistes, qu’il considère comme des philosophes des rues, observateurs sensibles de la société et dont le silence, loin d’être de la passivité, est une résistance, le « refus de participer à un système qui ne leur convient pas », une manifestation de leur indépendance vis-à-vis des exigences imposées par une société qui ne leur offre que des contraintes et aucune perspective : « la société nous dit qu’on doit être des hommes forts, qu’on doit réussir. Mais comment on fait ça quand on n’a rien ? » De son côté, la militante féministe LGBTQIA+ et photographe tunisienne Khookha appelle à la vigilance face aux nouvelles formes de domination qui peuvent persister malgré l’évolution de la masculinité.
Du côté des créations, l’écrivaine Fadma Farras compose des « fragments » de scènes, souvent violentes et de résistance, dont la plus émouvante est la lettre d’un père à sa fille, ne se pardonnant pas d’avoir abîmé leur lien par sa froideur. La dramaturge Naima Zitane propose une pièce de théâtre sur comment aimer et pourquoi. Sur le mode du carnet, Nouzha Guessous retrace non sans humour les conversations sur le « coup’le » dans un salon de coiffure huppé, tandis que Farid Merini s’aventure sur une fable animalière autour d’un escargot et d’une chouette. C’est le nouvelliste Hicham Tahir qui donne l’image la plus parlante de cet ouvrage : « le concept de masculinité est un concept visuel, on peut le comparer à l’assiette en taous qui ne sert à rien, qu’on ne sort jamais de la vitrine, sauf pour la laver, elle est toujours dans la vitrine pour montrer qu’on a une assiette taous ». Elle est tout aussi fragile. Et de conclure : « L’homme qui considère qu’il a atteint une supériorité au sein de la société juste parce qu’il a un sexe biologique que la société a considéré comme masculin, et qu’il a le droit d’opprimer les femmes, les minorités, les personnes queer, cet homme-là est machi rajel. »
Lecture d’extraits du livre sur le stand d’En toutes lettres au SIEL ici.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Souk E’nsa, Souk R’jal, Souk El’Hob, masculinités, féminités et rapports de genre dans le Maroc contemporain
ss. dir. Nouzha Guessous et Ahmed Farid Merini
La Croisée des chemins, 290 p., 120 DH








