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Florence au Maroc : quand l’expatriation interroge les privilèges

À l’heure où de plus en plus de personnes font le choix de s’installer à l’étranger, les parcours migratoires au Maroc se multiplient et se diversifient. Derrière cette apparente diversité, les expériences révèlent des formes de hiérarchisation plus ou moins visibles. Florence*, originaire de Belgique, est arrivée au Maroc à la faveur d’une opportunité professionnelle. Ce qui devait être une parenthèse s’est progressivement transformée en installation durable, au gré de circonstances qu’elle n’avait pas anticipées. À travers son parcours, se dessine une expérience singulière de l’expatriation, qui permet d’interroger, à partir d’un vécu individuel, les rapports implicites qui structurent les différentes trajectoires d’installation au Maroc.

Une arrivée portée par le confort de l’expatriation

Animée par un désir d’ailleurs, Florence s’inscrit dans une dynamique de lifestyle migration[1], en quête d’un autre cadre de vie et de nouvelles expériences culturelles. Son installation au Maroc lui permet également d’accéder à une qualité de vie qu’elle n’aurait pas pu atteindre dans son pays d’origine. Dès son arrivée, son quotidien prend d’autres couleurs et s’éloigne du rythme répétitif « métro-boulot-dodo ». Enfin, elle peut « souffler financièrement »: son contrat d’expatriée lui assure un certain confort. Ce confort s’appuie sur des avantages matériels et financiers : salaire européen, logement de fonction en résidence sécurisée, assurance santé prise en charge, diverses facilités du quotidien, dont seule une partie des travailleurs étrangers peut bénéficier. Cette situation contribue à accentuer l’écart entre leurs conditions de vie et celles d’une large partie de la population locale. Florence a, à ce stade, le sentiment d’avoir trouvé une forme d’équilibre entre stabilité matérielle et découverte d’un nouvel environnement.

Même si elle a quelquefois le sentiment d’être observée dans la rue lors de ses déplacements, elle parvient à se fondre dans le paysage et à se sentir intégrée. Ses cheveux roux suscitent parfois quelques réactions ; il lui arrive qu’on la prenne pour une Berbère, remarque qui la surprend mais l’amuse aussi. Peu à peu, elle trouve ses repères, développe des habitudes et construit un quotidien qui lui donne le sentiment d’être pleinement installée.

C’est dans ce contexte qu’elle intègre un établissement d’enseignement à l’étranger et s’investit pleinement dans ses missions. Peu à peu, elle réalise que son cercle reste largement composé d’expatriés, dans une forme d’entre-soi[2], elle finit par se lasser. En quête d’une expérience plus ouverte, elle cherche à en sortir et participe à des voyages organisés, pensés comme des occasions de rencontres plus ancrées dans le pays. Elle y fait la rencontre de Redouane*, avec qui elle noue une relation qui les conduit, quelque temps plus tard, à former un couple, pour son plus grand bonheur.

Le confort et ses zones d’ombre

Au fil du temps, son expérience professionnelle se complexifie. Elle est de plus en plus dérangée par le climat qui règne au sein de l’établissement, marqué par certaines incohérences et une forme d’hypocrisie dans les relations. Dans ce contexte, les inégalités qu’elle observe entre expatriés et personnel local viennent amplifier son malaise. Peu à peu, elle prend ses distances car elle se retrouve en décalage avec des pratiques qui contrastent avec les valeurs qu’elle défend. Elle cherche alors à s’extraire de ce milieu social auquel elle n’adhère plus et supporte de moins en moins les attitudes de certains expatriés qui, selon elle, « se prennent pour les rois du monde ».

Malgré son attachement au Maroc, elle met fin à son contrat et quitte le pays pour d’autres expériences à l’étranger. Florence passe deux années sur un autre continent, où elle poursuit sa carrière d’enseignante, tandis que sa relation avec Redouane se maintient à distance. Elle décide finalement de revenir au Maroc pour le retrouver, après cette longue période d’éloignement durant laquelle ils ont tous deux tant bien que mal continué à entretenir leur lien.

Se détacher d’un milieu devenu inconfortable

Cette fois-ci, elle fait un changement radical et intègre une école marocaine, en quête d’un environnement plus en accord avec ses attentes et moins marqué par les codes du milieu expatrié qu’elle avait jusque-là connu. Elle est consciente que ce choix implique une diminution importante de ses revenus et la perte de plusieurs avantages. Toutefois, son statut d’expatriée lui permet de conserver une rémunération lui assurant un niveau de vie tout à fait confortable dans le contexte local. Elle privilégie ainsi un cadre de vie plus apaisé, en acceptant une baisse de son niveau de vie, sans que cela remette en cause son équilibre pour autant.

Florence me raconte avec gêne certaines situations qu’elle ne souhaite plus revivre, comme celles où des enseignants adoptent des attitudes méprisantes ou de condescendantes envers des personnels locaux, souvent moins bien rémunérés. Elle évoque aussi une scène survenue pendant la période du Covid, lors de contrôles à la sortie de sa résidence. Alors que les habitants devaient présenter leurs papiers, elle n’est pas vraiment contrôlée. En revanche, une autre personne, d’origine subsaharienne, est immédiatement mise en doute : on remet en question le fait qu’elle puisse habiter là et ses documents sont contestés. Face à ces situations, Florence exprime une conviction qui oriente sa perception : « dans ma vision des choses, aucun être humain n’est au-dessus d’un autre. »

Ces expériences nourrissent chez elle une réflexion plus large sur les conditions d’accueil et d’intégration. Florence formule également l’idée que les migrants devraient « comme en Belgique être soumis à un test portant sur la culture et l’Histoire du Maroc avant de pouvoir s’y installer afin de s’assurer d’une réelle adhésion aux valeurs du pays parce que ce n’est pas à la population locale de faire les efforts pour nous intégrer, c’est à NOUS de le faire. »

Dans le même temps, Florence exprime l’idée selon laquelle « ça reste dans l’ADN, la culture blanche est au-dessus de tout », traduisant ainsi un regard critique sur certaines logiques de domination symbolique qu’elle observe. Pour autant, elle ne se place pas dans une posture de fatalisme et garde l’espoir que les choses évoluent, notamment par le biais de l’éducation, qu’elle considère comme un levier essentiel. Dans son engagement professionnel, elle dit vouloir porter des valeurs de respect, d’ouverture, de reconnaissance du Maroc et de sa culture.

Au-delà du cas de Florence : des expériences migratoires contrastées

La manière dont Florence se qualifie dans son parcours interroge elle-même la terminologie employée. Le terme d’expatriée semble aller de soi, mais il mérite d’être questionné, tant il renvoie à une lecture particulière des mobilités internationales. À situations comparables, d’autres parcours sont davantage désignés par le terme de migrant, révélant que les mots utilisés ne sont jamais totalement neutres dans la manière de raconter les expériences migratoires.

Plus largement, comme Florence, ils sont des milliers à avoir choisi de s’installer au Maroc. Selon le RGPH de 2024, le pays compte plus de 148 000 résidents étrangers, dont environ 50 % sont originaires d’Afrique subsaharienne et 20 % d’Europe. Cette diversité de profils ne renvoie pas seulement à une pluralité de trajectoires, mais met en lumière des écarts de traitement selon les origines, les statuts et les contextes d’installation. Ces différences invitent ainsi à déplacer le regard de la seule diversité des parcours vers les logiques, parfois implicites, qui contribuent à différencier les expériences.

*Les prénoms ont volontairement été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes concernées.

Hajar Mimouni


[1] Benson, M. C., & O’Reilly, K. (2009). Lifestyle migration: Expectations, aspirations and experiences. Ashgate.

[2] Therrien, C. (2009). Des repères à la construction d’un chez-soi : Trajectoires de mixité conjugale au Maroc [Thèse de doctorat, Université de Montréal].


Hajar Mimouni : « MRE originaire de France, j’ai choisi de m’installer au Maroc dans une quête à la fois personnelle et identitaire avec le désir de me rapprocher de mes racines et de mieux comprendre mon pays. J’y enseigne en école primaire, une expérience qui nourrit chaque jour ma réflexion sur les questions d’identité, d’appartenance et sur la manière dont les lieux, les rencontres et les parcours de vie façonnent chacun d’entre nous. »
Ce texte a été réalisé dans le cadre de la session Storytelling pour les migrations, avec le soutien de l’Institut français du Maroc.
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26 juin 2026