Seul le rêve
Seul le rêve
Le dernier roman de Abdellah Taïa est en lice pour la 100ème édition du prix Renaudot. Un roman sur le lien et la constance à soi.
Entre Majid et Gabriel, il y a peu de choses en commun. Hormis une certaine solitude. Lui est étudiant en littérature, venu du Maroc faire une thèse sur Fragonard et vit dans la crainte que sa carte de séjour ne soit pas renouvelée. Après avoir quitté un amoureux puis avoir été quitté, il vit dans un studio minuscule à Belleville. C’est à quelques stations de métro de là qu’il va chercher Gabriel, dont il est le baby-sitter. Gabriel, 3 ans, grand appartement, mère bienveillante, ignorant tout de ces tempêtes affectives et administratives, est bouleversé par la mort d’un chien et s’effondre en larmes sur le trottoir. Drame. Les passants s’attroupent et, racisme et préjugés obligent – un homme arabe baby-sitter ??? – s’en prennent à Majid…
Derrière la légèreté
Dans ce dernier roman où l’on retrouve toutes ses thématiques de prédilection – le récit largement autobiographique, l’homosexualité, les violences de la société, la figure maternelle – Abdellah Taïa questionne le lien social à partir de la position de ces deux personnages principaux, l’adulte et l’enfant, l’immigré et l’enfant né dans le pays, l’enfant pauvre et l’enfant des quartiers aisés. Celui qui n’a pas eu de chaussures pendant longtemps et dont la première paire était des sandales en plastique, et celui pour qui aller pieds nus est synonyme de liberté. En fait, c’est surtout l’absence de ce lien social qui est en jeu dans ce livre où se côtoient de grandes solitudes. Ces hommes qui traversent Paris pour se retrouver dans un bar ordinaire. La femme de l’épicier sri-lankais, toujours silencieuse : « On ne s’habitue jamais vraiment à ce nouveau monde et on ne sait pas à qui parler de ce vide atroce, de cet exil qui ronge le cœur ». Pour ne pas sombrer, elle porte ses saris colorés. L’ex abandonné qui passe par la gardienne pour rétablir le contact, ne serait-ce que sous la pathétique forme d’une liste de frais à rembourser… La même gardienne qui encourage la reprise du dialogue, y projetant sa propre histoire.
Sur le grand échiquier de la société, l’exilé, le précaire, le malade… chacun rêve une place, souvent hors de la case assignée. Une des scènes les plus fortes du livre est la discussion entre Majid et son directeur de thèse à la Sorbonne, qui lui déclare non sans condescendance : « Vous devriez faire une thèse sur les images et l’islam, plus exactement sur l’interdiction de la représentation, et donc, des images, en islam. Laissez tomber Fragonard ». Message reçu : « Un plouc de la ville de Salé comme moi ne pouvait pas vraiment saisir toutes les subtilités des tableaux de Fragonard, leur liberté, leur transgression, leur libertinage, leur philosophie profonde. Tu vises trop haut, mon petit Majid, reste à ta place, raconte-nous ce qui se passe dans les grands bazars chaotiques de la culture musulmane et pourquoi celle-ci a raté le train de la modernité. » Pour résister à la violence de l’assignation, le rêve, le fantasme offre une échappatoire. Mais la frontière est floue avec l’hallucination – Abdellah Taïa fait ici un clin d’œil au roman de Hervé Le Tellier, L’Anomalie, imaginant un autre Majid à la poursuite du premier. Fragonard peignait des œuvres en apparence légères mais témoignant de la noirceur du monde. Majid, lui, fait face au gré de ces pages, écrites dans une langue fluide et sans pathos, en s’efforçant de rester digne – tout l’inverse son beau-frère lui intimant de renoncer à son homosexualité (« Tu n’es pas une femme. Tu as la chance d’être un homme. ») alors qu’il se fait loger par sa belle-famille… Face au rouleau compresseur des normes, Majid fait le choix de la tendresse et de la compréhension, trouvant normal que Gabriel pleure comme un bébé et se donne en spectacle dans la rue : « même pas honte ». Peu importe que l’enfant n’ait « pas encore bien assimilé les règles et les codes de la société » : il revendique le droit légitime d’exprimer ses sentiments : « C’est un besoin naturel, un droit fondamental ».
Kenza Sefrioui
Debout dans tes rêves
Abdellah Taïa
Julliard, 224 p., 21 €
Une version longue de cet article est parue dans En attendant Nadeau.









