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À bord des « Khatafa », des harceleurs en roue libre

Quand le salaire ne suffit pas à payer le transport, les solutions informelles deviennent un piège, exposant les femmes à des violences invisibles, banalisées et largement impunies. Immersion.

Narjiss, la trentaine, est employée dans le secteur tertiaire à Rabat. Elle appartient à cette classe moyenne urbaine pour qui chaque déplacement est un calcul : compter les minutes, surveiller le budget, anticiper les risques. Comme des milliers d’autres femmes, elle avance chaque matin entre contraintes financières, pression professionnelle et insécurité permanente des trajets. Son histoire, loin d’être exceptionnelle, met un visage sur une réalité largement documentée : dans les transports informels (khatafa), la violence envers les femmes circule en roue libre, banalisée et rarement sanctionnée.

Un trajet ordinaire, une violence ordinaire

Un matin comme tant d’autres à Rabat. L’air est lourd de fatigue et d’urgence. Devant la station des taxis menant vers Hay Riad, une longue file s’étire sur le trottoir. Plus de trente personnes attendent, serrées, silencieuses. Parmi elles, Narjiss, manteau sur le bras et sac en bandoulière, tente de reprendre son souffle. Elle comptait vingt personnes avant elle, peut-être plus.

Chaque minute qui passe lui rappelle la réunion qui l’attend, la pression du retard, cette petite voix intérieure qui répète : « va, va ».

Soudain, une voiture ralentit. Le chauffeur, vitre baissée, lance :
« Hay Riad ! Mahaj ! Mahaj ! »

Narjiss hésite. Puis cède. Elle monte dans un taxi sans licence, déjà surchargé : dix personnes entassées dans un espace prévu pour cinq. Chaleur étouffante. Odeurs mêlées de sueur, de cuir et de parfums. La promiscuité est totale.

À côté d’elle, un homme d’une trentaine d’années. Silencieux au début. Puis une main se pose sur son genou.

Narjiss se redresse.
« Hmar ! Pourquoi tu me touches ? Tu es con ou quoi ? »

Sa voix tremble, mais ne cède pas.

Les insultes fusent. Elle interpelle le chauffeur, les passagers :
« Il m’a touchée ! C’est un harceleur ! Ramenez-nous au commissariat ! »

Le silence est brutal. Personne ne répond. Le chauffeur murmure enfin :
« Madame… si je m’arrête, tout le monde va payer. On est dans l’illégalité. »

Personne ne prend sa défense. Certains détournent le regard. D’autres ferment les yeux.

Narjiss descend avant Hay Riad. Le cœur battant, les jambes fragiles. L’air frais la soulage, sans effacer la colère, la honte, l’épuisement. Elle le sait : ce qui vient de se passer n’est pas un accident. Ce trajet n’est pas seulement son histoire. Il raconte un problème structurel.

Coût du transport et risque pour les femmes

« Le salaire d’un simple employé ne suffit pas à couvrir les frais de transport quotidiens », explique Narjiss.

Un aller-retour quotidien vers Hay Riad peut atteindre 60 dirhams par jour, une dépense lourde sur un revenu modeste. Pour beaucoup de femmes, ce coût devient un obstacle insurmontable.

Narjiss reconnaît pourtant être dans une situation relativement « confortable ».

« Je vois chaque matin des femmes venant de Témara, Salé, Sidi Moussa, parfois de douars éloignés. Elles enchaînent deux ou trois moyens de transport, avec des attentes interminables et une insécurité constante. Pour elles, ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est une épreuve quotidienne. »

Sous cette pression économique, de nombreuses femmes se tournent vers les transports informels : taxis clandestins, calèches, triporteurs. Moins chers, mais largement hors contrôle. Promiscuité, absence de régulation, horaires aléatoires… et trop souvent, harcèlement et abus.

Une violence invisible, mais massive

Aucune trace physique ne marque l’agression subie par Narjiss. Pourtant, le poids psychologique est profond. Dans ces véhicules, la violence se glisse dans des gestes furtifs, des mots déplacés, des contacts non consentis. Des atteintes invisibles, mais durables.

« Le plus dur, ce n’est pas seulement ce qui m’est arrivé ce matin-là. Le plus dur, c’est de savoir que ça peut recommencer n’importe quand. Chaque trajet devient un calcul : où m’asseoir, comment me tenir, à quel moment descendre. On finit par normaliser l’inacceptable. »

Les chiffres confirment cette réalité. Selon Arab Barometer (2024), près de huit Marocaines sur dix déclarent avoir subi du harcèlement dans les espaces publics. Le Haut-Commissariat au Plan révèle qu’en milieu urbain, une femme sur trois subit des violences psychologiques, et plus d’une sur dix des violences physiques.

Ces statistiques racontent ce que vivent Narjiss et tant d’autres : dans l’espace public, la neutralité n’existe pas. Pour des millions de femmes, se déplacer signifie rester sur ses gardes.

Un problème documenté, des réponses encore insuffisantes

La Banque mondiale, l’OCDE, ONU Femmes ou le Policy Center dressent le même constat : harcèlement verbal, insécurité aux arrêts, transports mal éclairés, absence de mécanismes de signalement efficaces.

Les femmes utilisent davantage les transports publics, parfois même les taxis, par souci de sécurité — y compris lorsque ces options sont plus coûteuses. Mais lorsque ces alternatives deviennent financièrement inaccessibles, il ne reste que l’informel, avec tous les risques qu’il comporte.

Des initiatives existent : programmes Safe Cities, formations ponctuelles des chauffeurs, campagnes de sensibilisation. Pourtant, pour Narjiss, comme pour tant d’autres, le quotidien reste inchangé.

« Quand j’ai crié dans le taxi, j’ai compris que j’étais seule. Personne ne voulait de problème. Moi non plus, d’ailleurs. Mais pourquoi c’est toujours à nous de payer le prix ? »

Briser le silence, changer les règles

Si ces violences persistent, c’est aussi à cause du silence.
Peur des représailles. Coût émotionnel des plaintes. Banalisation sociale. Faible protection institutionnelle. Et surtout, manque cruel d’alternatives sûres, accessibles et régulées.

L’inaccessibilité financière des transports publics, combinée à l’insécurité des solutions informelles, enferme les femmes dans un cercle vicieux. Elles doivent choisir entre arriver au travail ou préserver leur sécurité.

« Je ne demande pas un privilège », conclut Narjiss. « Juste de pouvoir aller travailler sans peur, sans avoir à choisir entre mon salaire et ma dignité. »

Garantir un transport public sûr, accessible et bien régulé n’est pas seulement une question de mobilité.
C’est un enjeu de dignité, d’égalité et de liberté — une condition essentielle pour que les femmes puissent circuler en ville sans peur.

Chaymaa Rihani

Chaymaa Rihani, est titulaire d’un master spécialisé en cinéma documentaire, et a construit son parcours à la croisée de la création, de l’engagement et de la communication. Son expérience au sein d’organisations internationales et de la société civile lui a permis de s’investir dans des projets à forte portée sociale, où l’image et le récits deviennent des leviers de sensibilisation et de plaidoyer. Elle est actuellement chargée de communication à l’ADFM Rabat, où elle contribue à la mise en lumière des actions en faveur des droits des femmes et de l’égalité.
Ce texte a été réalisé dans le cadre de la session Storytelling pour l’égalité entre femmes et hommes, avec le soutien de l’Institut français du Maroc.
À lire aussi en traduction arabe sur Enass.ma.


2 février 2026