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Alerte aux écrans

Dans un essai coup de poing, le chercheur français Michel Desmurget alerte sur les ravages des écrans sur les cerveaux.

« Si vous détestez l’insupportable marmot de vos horribles voisins et que vous rêvez de lui pourrir la vie autant que faire se peut, inutile de mettre du plomb dans sa gourde. Offrez-lui plutôt une télé, une tablette ou une console de jeux. L’impact cognitif sera tout aussi dévastateur pour un risque judiciaire nul. » Michel Desmurget exagère à peine. Le docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), tire la sonnette d’alarme sur les conséquences cognitives, mais aussi sociales, culturelles et politiques de la submersion des enfants et des adolescents par les écrans – dont les concepteurs se targuent de protéger leur propre progéniture de « cette merde ». Cet ouvrage, plein d’humour et abondamment documenté par 80 pages de bibliographie, est un vibrant réquisitoire contre l’abandon des jeunes à ces machines « prédatrices » et conclut : « moins d’écrans, plus de vie ».

Outils prédateurs

Michel Desmurget

Michel Desmurget commence par démonter les mythes entretenus dans les médias au moyen d’argumentations biaisées ou malhonnêtes. Toute la première partie s’intéresse aux « experts » perclus de conflits d’intérêts, maniant des termes creux, ne citant que les études qui vont dans leur sens, lequel est susceptible de changer en fonction des émoluments offerts. L’auteur s’en prend à la « stratégie du doute », visant à réduire les travaux réellement scientifiques à des « opinions » et à faire cheminer dans la tête des gens des aberrations du type « moins de crimes grâce aux jeux vidéo violents » ou « pas de preuves de dangerosité des écrans pour le développement des jeunes enfants », etc.

La seconde partie « Homo numéricus », présente « la réalité d’une intelligence entravée et d’une santé menacée ». L’inventaire est atterrant : « état d’incompétence généralisée », « effroyables difficultés à traiter, trier, ordonner, évaluer et synthétiser les gigantesques masses de données stockées dans les entrailles du Web », surtout dans les classes sociales les plus défavorisées où l’écran sert de « nounou numérique », ce qui aggrave les inégalités socio-économiques et culturelles. Michel Desmurget parle même de « saccage intellectuel » et énumère les problèmes d’attention et de concentration (moins qu’un poisson rouge, selon une étude du service marketing de Microsoft Canada « curieusement rendue publique »), l’impulsivité, l’agressivité, l’atteinte à des fonctions vitales comme le sommeil, ou essentielles comme la mémoire en tant qu’intelligence organisatrice. Il pointe les conséquences en termes de santé : obésité, anorexie ou boulimie, toxicomanie, sexualité non protégée, dépression, sédentarité… Il déplore l’imposition de normes qui altèrent l’image des corps et l’estime de soi, surtout chez les filles.

Michel Desmurget s’intéresse plus spécialement au désastre causé sur les compétences langagières : 50 minutes quotidiennes par jour sur écran, c’est 600 heures en 2 ans, soit les ¾ d’une année de maternelle « ou, en matière de langage, 200 000 énoncés perdus, soit à peu près 850 000 mots non entendus », des caps ratés (la syntaxe ne s’apprend pas à tout âge). Et surtout, moins d’intelligence langagière, c’est une incapacité à interagir correctement avec les autres : « Si les dispositions cardinales de l’enfance et de l’adolescence n’ont pas été suffisamment mobilisées, il est généralement trop tard pour apprendre par la suite à penser, réfléchir, maintenir sa concentration, faire des efforts, maîtriser la langue au-delà de ses bases rudimentaires, hiérarchiser les larges flux d’informations produits par le monde numérique ou interagir avec les autres. » Or ce n’est que par les interactions de haute qualité entre l’adulte et l’enfant que ce dernier peut se développer.

Michel Desmurget s’interroge sur les conséquences politiques de l’abandon aux écrans : on produit « une caste subalterne d’exécutants zélés, prodigues et contents de leur sort. Une caste dépourvue de tout esprit critique, n’ayant besoin ni de langage, ni de pensée » ; on précarise et on subalternise les enseignants en les réduisant à être des assistants de la machine, ce dont la seule explication rationnelle est d’ordre économique : « une belle réduction des coûts d’enseignement ». Et de citer Aldous Huxley sur la dictature parfaite : « une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude ». Il est urgent, estime l’auteur, de poser des règles et de faire adhérer les enfants et les adolescents à la démarche de limitation. Il est aussi urgent de les faire lire, comme le propose son essai suivant, Faites-les lire ! (Seuil, 2024), grand prix 2024 du livre sur le cerveau de la Revue neurologique. Le livre, prix spécial du Fémina essai à sa sortie en 2019, pose des constats d’une actualité brûlante et mériterait aujourd’hui d’être actualisé à la lumière des développements de l’IA…

Et vous, justement, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

La fabrique du crétin digital
Michel Desmurget
Seuil, 432 p., 140 DH

9 janvier 2026