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Élans panafricains

Dans sa thèse récemment traduite en français, l’historienne franco-américaine Paraska Tolan-Szkilnik retrace la complexe et passionnante histoire des luttes panafricaines en Afrique du Nord.

« Mon objectif dans ce livre, comme celui des organisateurs de Surréalisme par-delà les frontières, n’est pas d’écrire une histoire définitive du panafricanisme postcolonial au Maghreb, mais plutôt d’explorer les relations, déterrer les archives et souligner les personnages qui trop souvent sont tombés dans les failles de notre compréhension de l’Afrique postcoloniale », explique Paraska Tolan-Szkilnik. Ce qu’elle retrace dans ce vivant essai tiré de sa thèse, qui fait revivre des figures comme Mario de Andrade, Amilcar Cabra, Eldrige et Kathleen Cleaver, René Depestre, Sarah Maldoror, Condetto Nenekhaly-Camara, etc., c’est l’histoire d’une génération, au lendemain des indépendances, qui a rêvé d’une unité panafricaine, un rêve dissident tant vis-à-vis des orientations nationales que des impérialismes européens et américains. Spécialiste des questions de race et de genre, l’historienne déroule un récit tout en nuances et à l’écoute de la complexité, qui reconstitue « une histoire des lieux alternatifs de l’engagement panafricain et des artistes-militants qui les ont habité ».

Laboratoire culturel et politique

Paraska Tolan-Szkilnik

Il y a d’abord eu Rabat, centrale à la fin des années 1950 dans les mouvements de libération, notamment des colonies portugaises. Puis Alger, « Mecque des révolutionnaires », a repris le flambeau à la fin des années 1960, avec le temps fort, et construit comme tel, du Festival panafricain en 1969. Enfin Tunis enfin clôture cette transition géographique dès les années 1970. Paraska Tolan-Szkilnik a recueilli de nombreux témoignages, outre les archives auxquelles elle a pu accéder (surtout privées en raison de la difficulté d’accéder aux archives étatiques), et raconte une palpitante histoire d’engagements, de luttes et d’amitiés. Pôle culturel et politique panafricain après les indépendances, le Maghreb a formulé une réflexion « plus politique que raciale ». Si Rabat a été « nouveau centre de la vie intellectuelle et culturelle panafricaine », c’était aussi parce qu’elle n’était pas la « métropole d’un empire colonial mais une ville africaine libérée ». L’historienne se penche sur l’histoire de la revue Souffles, sur le parcours de Jean Sénac, sur le Festival panafricain d’Alger et sur les Journées cinématographiques de Carthage, s’intéresse aux références de cette génération, comme Frantz Fanon, sur leurs aspirations partagées à une poésie non élitistes, sur leurs réflexions sur la langue.

Elle souligne aussi la méconnaissance des réalités du continent chez certains auteurs, les préjugés dont témoigne Kathleen Cleaver des Black Panthers : « Quand je suis arrivée [à Alger], je croyais être en Afrique. Je pensais que c’était l’Afrique du Nord, l’Afrique, et je me souviens avoir dit à un commerçant, dans un français approximatif – je suis sûre qu’il m’a crue folle – quelque chose sur le fait qu’on était en Afrique et qu’il était africain, que j’étais africaine américaine et il a dit : “l’Afrique, c’est là-bas”. L’Afrique est de l’autre côté du Sahara, dans leur tête. […] Ils ne s’imaginaient pas qu’on puisse être blanc et africain ». Paraska Tolan-Szkilnik montre les limites de ces rêves d’émancipation, qui ne concernaient manifestement pas les femmes, et elle fait état de la désindividualisation et de la dépolitisation auxquelles celles-ci étaient réduites. Au final, elle nous offre un enthousiasmant tableau d’un laboratoire d’idées et d’inventions artistiques qui continuent à nous inspirer.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Maghreb noir, The Militant-Artists of North Africa and the Struggle for a Pan-African, Postcolonial Future
Paraska Tolan-Szkilnik
Stanford University Press, Worlding the Middle East, 228 p., environ 272 DH
Maghreb noir, Rabat, Alger et Tunis dans les luttes panafricaines
Traduit en français par Jean-Baptiste Naudy et Grégory Pierrot
Rot Bo Krik, 336 p., 220 DH

2 janvier 2026