Génie, un mythe construit
La neurobiologiste franco-libanaise Samah Karaki déconstruit les mécanismes mentaux qui nous amènent à accorder du crédit à certaines figures d’autorité tout en invisibilisant d’autres figures.
Génies, grands auteurs, personnages d’exception, héros, leaders charismatiques, scientifiques visionnaires… ces stars dont les noms « brillent comme des points fixes, des balises de certitude affective dans le brouillard du contemporain » et à qui l’on accorde crédit et admiration n’en imposent pas par leurs seules qualités individuelles : l’aura dont elles bénéficient est construite par un « faisceau d’attentes, de promesses et d’émotions associées », qui active les circuits du plaisir et de la récompense et anesthésie notre esprit critique. Samah Karaki avait déconstruit, dans Le talent est une fiction (Lattès, 2023), l’idée que le talent serait inné et souligné les conditionnements culturels, sociaux et économique qui le sous-tendent. Dans ce bref et stimulant essai, elle revient sur le rapport que nous entretenons avec les grandes figures, un rapport fait de croyance qui rejoue, « à l’échelle intime du cortex, un scénario collectif plus ancien » : « celui de la transcendance incarnée ».
Pour une autre écologie de la création

La première partie retrace la transition du sacré au profane, avec l’invention de l’auteur à la Renaissance, l’apparition du talent comme « distinction sociale », le culte de la singularité dont le présupposé est l’invisibilisation du collectif et de nombreuses catégories (genre, race, etc.). Samah Karaki souligne la permanence des structures qui aboutissent à faire de l’auteur « un opérateur de rareté et de responsabilité : un outil de pouvoir ». Cette fiction anciennement construite elle oriente la perception, surtout quand l’environnement saturé de stimuli exige beaucoup d’énergie pour choisir un objet d’attention. Le biais de notoriété fonctionne comme un « optimisateur cognitif », « avant même que son contenu n’ait été perçu, économisant l’énergie décisionnelle et émotionnelle ». L’autrice s’intéresse aux conséquences politiques et sociales de ce mécanisme qui « transforme la familiarité en valeur, la répétition en vérité, la visibilité en légitimité ».
La reconnaissance, qui par l’accumulation des « signes de légitimité » (prix, critiques, expositions…) fait passer de l’anonymat à l’autorité, est l’aboutissement de nombreuses médiations, d’une « chaîne collective de validation » et de circuits médiatiques, académiques, économiques. Ceux-ci peuvent certes produire du sens, mais aussi « des silences » et des ombres. Ainsi, « l’auteur n’est pas un fait, mais un privilège, un statut accordé ou refusé ». Samah Karaki s’intéresse aux biais et aux rapports de pouvoir à l’œuvre dans la « technologie du pouvoir symbolique ». La « géopolitique de la reconnaissance », appuyée sur les infrastructures économiques et linguistiques, est nourrie d’histoire coloniale et de racisme. « Les créateurs racisés, féminisés et minorisés doivent composer avec un regard asymétrique », qui fonctionne par assignation et surinterprétation. Leur œuvre est ainsi supposée prolonger son identité, documenter sa société… elle « cesse d’être un champ d’exploration pour devenir un symptôme culturel ». Les hiérarchies algorithmiques prolongent les institutions classiques.
Samah Karaki appelle à une vigilance éthique et à décoloniser le regard et la figure de l’auteur, à reconnaître l’interconnexion entre l’individu et l’écosystème dont il est le témoin, et à repenser l’œuvre comme « une interface vivante où se rejouent en permanence les relations entre perception, contexte et éthique », car la culture est d’abord « un organisme de sens, de responsabilité et de mémoire partagée ». Justement, le jugement esthétique et le jugement moral coactivent les mêmes circuits : ceux de l’attention…
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Contre les figures d’autorité, comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros…
Samah Karaki
Rue de l’échiquier, 128 p., 180 DH








