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La mémoire, une question de survie

Les poèmes et chroniques de Refaat Alareer sont enfin réunis en anglais. Un témoignage d’une profonde humanité.

Son poème « If I must die, Let it Be a Tale » a fait le tour du monde. Mais Refaat Alareer était aussi un brillant professeur et chroniqueur de l’enfer qu’est Gaza depuis de nombreuses années. Ce livre rassemble ses poèmes et ses textes en prose, de 2010 jusqu’à son assassinat le 6 décembre 2023, dont certains furent publiés de façon posthume. Ils ont été réunis par son élève et ami Yousef M. Aljamal, qui rappelle que la mission que Refaat Alareer s’était donnée dans la vie « n’était pas seulement de dire son histoire, mais de donner aux autres la possibilité de dire les leurs ». Yousef M. Aljamal salue son amour de la vie, sa sagesse et son esprit : « Refaat croyait qu’avant que les Palestiniens puissent vivre dans une Palestine libre, ils avaient à créer une Palestine libre dans leur imaginaire, à travers les histoires, les films, les romans, et l’art. »

Ironie, tendresse, dignité

Refaat Alareer

Les textes rassemblés ici témoignent d’une profonde humanité, pour dire la rage, la révolte, la survie, la peur. Dès 2010, Refaat Alareer dénonce la propagande : « Tout le monde vit heureux à Gaza » et déroule un texte parodiant de façon cinglante le narratif israélien. Maîtrisant l’art de la formule, il fait de l’art de raconter des histoires « une composante du sumud palestinien », aiguisant le goût de vivre. Il chronique inlassablement le nettoyage ethnique dont sont victimes les Palestiniens. Comment dire à ses neveux que leur père ne reviendra pas ? Comment rendre à ce frère disparu son nom, effaçant le tendre surnom qu’on lui donnait ? Refaat Alareer ne s’arrête pas aux cas familiers, mais rappelle que tous les Palestiniens sont endeuillés par la même oppression, font face à la même arrogance, aux mêmes humiliations. Il dénonce la bureaucratie criminelle, qui empêche des malades d’avoir accès aux soins. Il interroge aussi son métier d’enseignant, sa vision de la littérature, convaincu que celle-ci fait intimement partie de la vie, d’une vie de résistance. Attentif aux mots des gens, il restitue leur force dans le désespoir : « ça va passer… » Les passages les plus terribles sont sa description de la réaction des enfants aux bombardements, que rien ne peut apaiser, même « pas un bonbon », et qui comptent leur âge en guerres.

La dignité est le fil conducteur de ce livre. Dans « Gaza pleure Vittorio Arrigoni », militant italien de la paix assassiné par un groupe affilié à al-Qaeda, Refaat Alareer réclame que justice soit faite, qu’une rue, une école portent son nom. Il est scandalisé qu’un livre dénonçant le programme Pegasus ne mentionne ni la Palestine ni Gaza, qu’on puisse passer sa carrière avant le devoir de dénoncer un génocide. Il réclame justice : « Si les criminels de guerre israéliens ne sont pas traduits en justice et si l’occupation ne cesse pas, je crains que ces enfants ne grandissent sans se sentir trahis par le monde. Nous leur devons de changer cette vision. » Dans les textes de ses derniers jours, conscient que « nous pouvons mourir à tout moment », il martèle : « Nous nous accrochons à notre humanité. » ; « Nous n’avons pas échoué. Nous n’avons pas cédé à leur barbarie. »

En préface, la journaliste et militante des droits humains Susan Abulhawa, qui correspondait avec lui depuis 2013, conclut : « Refaat n’est pas mort, il s’est démultiplié ! »

« Mom
On Ma’s face
There is a book
And life’s preface.
Between these lines
And in these two caves
Life dwells.
That line is hope.
That one is love.
That death,
When she smiles,
She gives hope,
She gives love,
She gives life,
To life. »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

If I must die, poetry and prose
Refaaat Alareer
OR Books, 260 p., 260 DH

20 février 2026