Les histoires d’amour finissent…
Dans un remarqué second roman, l’écrivaine canado-égyptienne Noor Naga raconte une histoire d’amour condamnée par tous.
Après que sa grand-mère, lasse d’une vie de misère et d’humiliations, est entrée dans le four pour en finir, le garçon de Chebreiss a pris le bus puis le train pour Le Caire, avant de trouver une chambre minable sur une terrasse. Quand la fille égyptienne de New-York a voulu s’installer au Caire, elle a pris l’avion et puis ses aises entre son travail et son bel appartement en centre-ville, grâce aux contacts de sa mère. Dans la mégalopole qui brasse des millions d’individus, ni l’un ni l’autre ne passe inaperçu. À elle, son crâne rasé vaut des regards inquiets – serait-elle malade ? ou perverse ? À lui, les nantis qui fréquentent le Café Riche n’accordent une place parmi eux que parce qu’il porte au cou un surprenant nœud papillon et l’appareil avec lequel il a photographié les révoltes de 2011. Elle, elle veut tout comprendre. Lui, il veut vivre dignement. Pour lui, elle est la fille américaine, riche, mais « encore capable de s’indigner devant l’exercice arbitraire du pouvoir ». Pour elle, il est le garçon de Chebreiss qui lui envoie des textos poétiques et lui fait penser à son père. Leur amour défie les cases et les codes. Ils se testent, jusqu’au drame.
Rapports de pouvoir

Le deuxième roman de Noor Naga a reçu de nombreux prix dont l’Arab American Book Award, et a été finaliste du prix Giller et du prix Pen/Jean Stein à sa sortie en anglais en 2022. L’autrice, elle-même d’origine égyptienne et installée à Toronto, fait progresser cette histoire d’amour en faisant alterner les sentiments des personnages. Chaque chapitre porte en exergue une interrogation intérieure des protagonistes, dont les mondes s’éloignent inexorablement : « Est-il prétentieux de retourner à un endroit où tu n’es jamais allée ? », « Est-ce qu’un homme et une femme peuvent se fétichiser l’un l’autre d’égale façon ou l’un doit-il forcément dépasser l’autre ? », « Pouvez-vous être heureux ensemble si vous êtes mal assortis ? »… Noor Naga décrypte l’attirance que chacun éprouve pour l’autre, mais les réserves et les non-dits, d’autant plus fort que son arabe à elle et que son anglais à lui sont très approximatifs. Sans parler des codes de la new-yorkaise aisée et du villageois pauvre, de ce que l’un et l’autre entendent par respect ou marque d’amour.
Avec finesse – et sans éluder aucunement la violence du constat – la romancière questionne la relation de pouvoir au cœur de ce couple. Quand l’un et l’autre ne sont pas du même monde, et que leurs mondes respectifs sont inégaux et ne leur donnent pas les mêmes chances, comment donner de la valeur à ce qui est d’emblée condamné ? Elle ne sait pas si elle est Noire ou Blanche selon les critères raciaux des États-Unis, n’est pas à l’aise avec la morgue toute coloniale de l’homme qu’elle rencontre par la suite. Lui hésite à la traiter comme les blanches venues faire du tourisme sexuel. Elle rêvait d’être reconnue comme égyptienne, alors qu’elle avait un autre monde. Lui rêvait que l’Égypte devienne respectueuse de ses citoyens et, rongé par la culpabilité que ses photos en 2011 aient servi à arrêter des gens, se perd dans la cocaïne. Leurs idéaux sont loin du langage commun, qui résume brutalement : « Propre, c’est le mot de code pour une personne qui possède non seulement de l’argent, mais aussi ce quelque chose de non égyptien si convoité, la combinaison d’un contact avec le monde développé et des manières du vieux monde ». La dernière partie prend place dans un atelier d’écriture où les protagonistes, aspirant à devenir des écrivains publiés, commentent cette histoire d’amour et/ou de domination et la fin tragique qui lui a été donnée. Les points de vue sont tranchés selon les préjugés et les engagements de chacun, laissant en creux la question de fond : qu’est-ce qui est propre, ou plutôt qu’est-ce qui n’est pas impropre, quand ne pas maîtriser une langue et des codes dominants condamnent au discrédit ou à l’insignifiance ? « Si un Égyptien ne parle pas anglais, qui racontera son histoire ? »
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Un Égyptien peut-il parler anglais ?
Noor Naga, traduit de l’anglais (Canada) par Marie Frankland
Mémoire d’encrier, 312 p., 280 DH








