Mandrosoa, bienvenue à Madagascar
La jolie collection des 80 mots du monde nous emmène, après la Tunisie et le Maroc, à Madagascar, dans l’imaginaire truculent et incisif de Johary Ravaloson.
Après une exploration approfondie de l’Asie et un crochet par la Roumanie, la collection des 80 mots du monde revient, pour sa dixième parution, sur le continent africain, avec Johary Ravaloson, écrivain et cofondateur des éditions Dodo Vole, qui revisite pour l’occasion sa langue maternelle malagasy et nous embarque au gré de leur sagesse, à travers les couleurs, les paysages, les saveurs et bien sûr les aspects exaspérants d’un pays où les revendications de justice sociale et de libertés ressemblent beaucoup aux nôtres. « Ny teny toy ny atody, ka raha foy manana elatra. “Les mots sont comme les œufs : éclos, ils s’envolent.” Accrochez-vous. »
Tour de l’île en 80 mots
Johary Ravaloson nous emmène en train, en taxi-brousse, contempler rizières, zébus et reniala, baobabs centenaires ou « mères de la forêt », qui résistent au feu et servent de réserve d’eau. Il évoque l’histoire de cet oiseau emblématique de l’île, le dodo, qui dans le temps volait, jusqu’à les prêter à un indélicat – et « depuis l’homme et le dodo partagent la mélancolie des ailes perdues ». Il soulève pour nous les casseroles pour faire découvrir plusieurs manières d’apprêter le riz et de savourer le ranovola, l’eau d’argent, dessert au « goût de paradis perdu ». Le registre animalier est aussi l’occasion de portraits croustillants, comme les fozaorana, ou crabes écrevisse, espèce invasive et immangeable qui dévore et abîme tout, et qui ont fini par désigner « les importations chinoises de mauvaise qualité », puis lescorrompus rôdés à la kolikoly, l’art suggestif de la corruption, qui emplissent le pays d’un « tumulte de pinces et de mandibules ».
Il s’intéresse aussi aux usages de la langue : la poésie du hainteny, avec son subtil découpage des mots, l’art oratoire du kabary, inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco et essentiel à l’accord sur la dot lors de fiançailles, les jurons, subtilement évoqués par des sigles (assortis du conseil d’aller se renseigner auprès des gens pour « briser la glace ») et limités par les fady, « tabous liés à la mère, la sœur ou les parents ». Johary Ravaloson est de la génération de la fanagasiana, malgachisation, dans les années 1970, qui a connu l’enseignement en malagasy jusqu’en seconde (avant de repasser, brutalement, au français), et fait partie des « tsy an-tany, tsy am-parafara, “n’étant ni par terre, ni sur le lit” » : une génération sacrifiée car « si tout le monde reconnaît l’importance de la langue maternelle, aucun gouvernement n’a mis sur le tapis l’investissement nécessaire pour une réelle fanagasiana, un réel bilinguisme ou même un multilinguisme comme à Maurice ou en Afrique du Sud ». Il note avec regret que le français, sa langue d’écriture, soit appelé le teny baiko, « la langue des ordres », et utilisé comme moyen d’exclusion de ceux qui ne le parlent pas…
Tout au long de ce voyage en 80 mots, on ressent à la fois de la tendresse, de l’humour et un espoir pour plus de justice. Johary Ravaloson clôture son livre sur un hommage à la GenZ, qui a porté haut le fanantenana, « le flambeau de l’espérance ».
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
80 mots de Madagascar
Johary Ravaloson
L’Asiathèque, 184 p., 210 DH









