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et débat d'idées

Migration vers le Levant

Récemment édités, les carnets de voyage de Abdelwahab Meddeb nous emmènent du Maroc au Japon. Une promenade érudite et sensible.

À côté de ses travaux sur l’islam, Abdelwahab Meddeb était poète, romancier, critique de cinéma, historien de l’art, traducteur, éditeur, commissaire d’exposition. On le découvre ici en voyageur curieux. Son épouse et sa fille ont édité les 79 carnets qui ne le quittaient pas et où, lors de ses déplacements, il prenait des notes, en français et en arabe, esquissait quelques croquis, pour saisir au vol un étonnement, une émotion, une chose digne d’être rappelée. En préface, son ami le musicien Arthur H décrit avec admiration et générosité : « Abdelwahab est une somptueuse et rare machine poétique, un radar à fleur de peau, précision intense des sensations, floraison merveilleuse d’images, un sismographe spirituel doté de deux jambes en mode mouvement perpétuel, yeux, âme, oreilles éveillées, profitant simultanément de la disponibilité féconde qui ouvre le possible de percevoir par l’âme et du laser analytique d’un esprit entraîné, discipliné, affûté. » C’est cette « joie de l’oiseau migrateur » que l’on parcourt tout au long de ces 500 pages et de tous les kilomètres qui relient Tanger à Kyoto, en passant par Fès, Tétouan, l’Andalousie, Tunis, Kairouan, Syracuse, Venise, Le Caire, Sarajevo, Jérusalem, et Tokyo. Amina et Hind Meddeb ont construit ce premier parcours à partir des carnets – d’autres livres seront consacrés à Marrakech, Dakar, à l’Europe et aux Amériques. Elles soulignent ici « les apports laissés par le legs islamique » et le partage d’un « goût de vivre, si puissant ».

Érudition et sensibilité

Abdelwahab Meddeb

Son voyage en Orient, à rebours de ceux des orientalistes qu’il n’a cessé de réfuter – il avait organisé en 2012 une exposition au Centre de culture contemporaine de Barcelone intitulée L’Occident vu d’Orient – ne vise pas à enfermer les pays visités, et moins encore leurs peuples, dans des stéréotypes exotiques. Il est ici question de disponibilité à l’autre, dans lequel le voyageur retrouve l’écho de lui-même, de sa culture. L’étrangeté est d’abord celle de soi, dans sa capacité à saisir la différence comme l’occasion de s’interroger sur soi. Abdelwahab Meddeb voyageait en savant, et le voyage nourrissait son savoir sur l’histoire, l’architecture, le soufisme, la calligraphie. Il voyageait aussi en poète, et c’est surtout cette sensibilité que documentent ses carnets, qui saisissent ce qui est rarement évoqué : la brume du mont Zala à Fès, les millions d’yeux de Tolède, la brique qui à Grenade lui évoque Sumer…

L’art de voyager, c’est aussi l’art de partager les repas, les vins, les saveurs et la compagnie, comme dans un train à entendre plusieurs langues. C’est le souvenir de moments inoubliables, d’amour ou d’émerveillement. C’est le partage des deuils, comme à Sarajevo ou à Jérusalem, marquées par la violence. C’est l’attention aux pratiques, comme la « stratégie du minoritaire » en Palestine, la résistance à la mafia en Bosnie, ou la nouvelle habitude de mettre dans un commerce la photo de la famille impériale japonaise, parce que ça se fait ailleurs… Voyager, c’est l’art du lien.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Vers l’Orient, carnets de voyage de Tanger à Kyoto
Abdelwahab Meddeb
Stock, 512 p., 310 DH

13 mars 2026