80 notes de Turquie
La chanteuse et écrivaine Gülay Hacer Toruk propose une balade musicale dans sa langue maternelle turque.
Kelime, mot. C’est autant en musique qu’en littérature que Gülay Hacer Toruk, qui a dans ses prénoms « hérité du persan gül, “la rose”, du turc ay, “la lune” et de l’arabe hacer, “celle qui migre” », « brûle » ses deux langues (au sens où elle les porte à un haut degré d’émotion) et les « sème au vent, à la lune, aux montagnes de mon pays recomposé ». Cette dernière livraison des « 80 mots du monde » nous emmène en Turquie, dans un « rhizome foisonnant où se mêlent souvenirs, chants et rêveries, où les tables sont hospitalières, les voisins généreux, les rendez-vous flexibles, les soirées de henné poignantes, les cartes d’identité sans frontières et les lunes hermaphrodites », selon les mots du préfacier Sedef Ecer.
Tissage de liens
La Turquie de Gülay Hacer Toruk, née selon lui pour « portée les chants d’amour pour tisser des liens », commence par dağlar, les majestueuses montagnes, confidentes et légendaires d’Anatolie, peuplées de turna, les belles grues cendrées. Elle se poursuit dans ce qui donne une texture riche et colorée au quotidien : le kilim, tapis où se tisse une parole amoureuse, les dentelles (oya), le café où l’on lit le fal surtout si on n’y croit pas, les plats aux noms savoureux : le célèbre imam bayıldı (l’imam s’en est pâmé), le vezir parmağı (doigt du vizir), le hanım göbeği, « “le nombril de la dame”, un dessert frit en forme de petit creux arrondi, trempé dans un sirop sucré, et encore dilber dudağı, “les lèvres de la belle”». Tout cela dessine un véritable keyif, tout un art de vivre.
Musicienne, Gülay Hacer Toruk est attentive au son du kaval, la flûte de berger au timbre profond, « comme s’il arrivait du fond des temps », à la magie du saz, aux ninni, les berceuses qui sont pour elle son « chant maternel », les déchirants chants du henné, quand la mariée quitte quitte sa famille pour ne plus la revoir, les quatrains mani, et bien sûr les masal, les contes qui commencent comme ici par « Bir varmış bir yokmuş, il y avait, il n’y avait pas » et se poursuivent par « Evvel zaman içinde, kalbur saman içinde, dans le temps d’avant, quand le crible était dans la paille ». La place de chacun dans la famille la renvoie aux « notes de la musique ottomane », avec leur nom selon leur rang dans la gamme. L’autrice arpente les mots du quotidien, reliés à une mémoire familiale de l’émigration et de la ruralité, qu’elle relie à la Grèce, aux Balkans, à l’Azerbaïdjan et au monde arabe. Ainsi le temps, dem, renvoie au mot arabe : un thé infusé longtemps devient « tavşan kanı, comme le sang de lapin ». Elle est attentive à la drôlerie d’un atasözü, proverbe : « Tavşan dağa küsmüş dağın haberi yok, le lapin boude la montagne mais la montagne ne le sait pas. » Elle est sensible au symbole d’un tülbent jeté à terre, emblème féminin d’appel à la paix, à la théâtralité du pazarlık, du marchandage et surtout à la beauté des formules de politesse : « su gibi aziz ol, sois précieux comme l’eau », « Gözünüz aydın, que vos yeux s’illuminent », ou encore, quand on « yolculamak, met le voyageur sur sa route », « unutamadık–larımızdansınız, vous êtes de ceux que nous n’avons pas pu oublier ».
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
80 mots de Turquie
Gülay Hacer Toruk
L’Asiathèque, 182 p., 210 DH









