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Ressorts de la complicité

L’essai de Omar El Akkad s’en prend aux regards détournés de l’Occident sur le génocide de Gaza et dénonce une logique systémique.

« Un jour, quand ce sera sans danger, quand il n’y aura plus de conséquences personnelles à appeler une chose par son nom, quand il sera trop tard pour tenir qui que ce soit responsable, tout le monde aura toujours été contre ça. » C’est ce tweet, vu plus de dix millions de fois, qui est à l’origine de ce livre. Le journaliste et écrivain Omar El Akkad, suffoquant face au silence criminel de l’Occident sur le génocide en cours à Gaza, y pousse un hurlement de rage face au racisme à peine masqué, à l’avalisation de l’horreur et au « complet démantèlement du bien commun » au nom d’« intérêts » géopolitiques, économiques, idéologiques. « Quand l’heure sera venue de désigner des responsables, la plupart d’entre eux auront disparu depuis longtemps. Certains feindront l’indignation et l’ignorance devant l’ampleur des dégâts. Certains diront que c’est la faute de quelques personnes mal intentionnées qui ont dupé la pauvre population innocente. Tout pour éviter de faire face à la possibilité que ces meurtres n’étaient pas le résultat d’un système bafoué mais bien d’un système qui fonctionne exactement comme prévu. » Dans ce livre qui fait un va-et-vient entre les genres du pamphlet, de la chronique et de l’autobiographie, il fait surgir ce qui manque cruellement dans le débat politique contemporain : le sens de la conscience.

Mots vides de sens

Omar El Akkad

Omar El Akkad est né en Égypte, a grandi au Qatar, puis au Canada et est installé aujourd’hui aux États-Unis. Romancier reconnu et traduit dans treize langues, il ouvre son texte sur le récit d’une scène terrible : une petite fille extraite des ruines, se croyant morte, à qui ses sauveteurs disent « Inti zay el amar » : « Écoutez l’improbable joie et l’espoir au cœur de ces mots quand l’homme dit à la fillette qui a survécu alors que tant d’autres sont morts qu’elle est belle au-delà des limites de ce monde ». Ce récit liminaire explore la langue et ses limites, et la capacité de l’humain à réinventer la vie au cœur du chaos. Il est suivi de récits de l’enfance de l’auteur, de sa vie d’adulte, de ses reportages en zones de guerre, notamment en Afghanistan. Partout, Omar El Akkad est attentif à ce qui sous-tend les récits du monde, à leurs mots et à leurs silences. Pour la guerre du Golfe, les grands cercles de lumière blanche montrés par CNN, « c’était tout simplement ce qui arrivait à certains lieux, à certains peuples. Ils devenaient de grands cercles de lumière blanche. L’important était que ça n’arrivait pas à nous. » La glorification a posteriori de la résistance des peuples autochtones exterminés par les colonisateurs occidentaux ? « une fiction d’opportunisme moral ». L’invisibilisation des travailleurs d’Asie du Sud-Est dans le Golfe ? une fiction hors du réel, occultant le fait « que tout le pays reposait sur le travail de gens qui ressemblaient exactement à cet homme » considéré comme un « non-homme ». Omar El Akkad dénonce les proclamations creuses, et pointe la responsabilité des États arabes face à la question palestinienne : « On ne peut s’empêcher de se demander combien de Palestiniens seraient toujours en vie aujourd’hui si les dirigeants du monde arabe les voyaient comme autre chose que de la chair à slogans. » Quant à l’Occident, il s’indigne de son « incessant parachutage de vertu » : « À quoi servent les mots ainsi détachés de toute réalité ? »

Face à la construction de l’Autre comme non-humain, comme barbare, et à l’heure où la structuration du champ médiatique conduit à « l’abandon des facultés morales en faveur d’une vision du monde machiavélique », Omar El Akkad s’inquiète pour le journalisme et pour les conséquences sur une société ainsi « informée ». Cette manipulation fait perdre la boussole des valeurs, met en tension d’un côté la justice et de l’autre le camp du pouvoir, ce qui aboutit à des retournements comme celui contraignant les morts à « payer la dette morale née de leur assassinat ».

Si le langage n’est pas suffisant à témoigner et à déconstruire ce système nihiliste qui mène le monde à sa perte, Omar El Akkad appelle au refus d’adhérer et à la résistance intérieure : « Si l’incapacité d’une population à tolérer le génocide devenait une incapacité à tolérer ce que ces mêmes systèmes politiques font et laissent faire à une grande partie de la planète au nom de l’exploitation sans limites, de l’avidité sans limite, voilà qui menacerait l’ordre tout entier. »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui.

Un jour, tot le monde aura toujours été contre ça
Omar El Akkad, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Frankland
Mémoire d’encrier, 192 p., 260 DH

27 mars 2026