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Arguments contre le génocide

Rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese témoigne à travers le récit de dix rencontres qui ont nourri son plaidoyer pour le droit et l’empathie.

« C’est lorsque le monde dort que naissent les monstres. […] Le premier d’entre eux : notre indifférence ». Francesca Albanese rêvait de devenir journaliste, elle est aujourd’hui l’une des voix les plus respectées pour son combat contre l’injustice faite aux Palestiniens depuis des décennies et contre l’impunité dont Israël bénéficie. Dans cet ouvrage au carrefour de l’autobiographie intellectuelle et du témoignage, elle dénonce le silence complice de l’Occident et le naufrage pour l’humanité que constitue son incapacité à appliquer le droit international à la Palestine. Francesca Albanese construit son plaidoyer pour la justice, la vérité et la dignité à travers dix portraits de personnes qui ont éclairé sa compréhension du génocide et lui ont fourni des arguments pour la cause.

Le droit pour l’humain

Francesca Albanese

Avec Hind Rajab, assassinée à six ans fin 2024, Francesca Albanese décrit ce qu’est le statut de l’enfance quand être mineur ne garantit pas une protection : « Aux enfants palestiniens, on arrache l’enfance. Ils deviennent adultes dans des corps d’enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient jamais être les leurs ». Les assassinats, les arrestations etc., forgent une culture de la résistance. Guide à Jérusalem, Abu Hassan lui fait comprendre les conséquences de l’occupation et l’amène à réfléchir au concept de « carcéralité » pour parler de la privation systématique et arbitraire de liberté, des checkpoints aux restrictions administratives, sans oublier la surveillance numérique, une violation ouverte et permanente des droits de la personne. Avec George, ingénieur palestinien, Francesca Albanese sillonne Jérusalem et documente les spoliations, les ventes sous pression, le quotidien de l’occupation. Alon Confino, spécialiste d’histoire, d’études juives et du Proche-Orient, l’éclaire sur le danger du brouillage entre antisionisme et antisémitisme, ce dernier, toujours vivace dans les extrêmes droites, étant passé sous silence. Fondatrice du centre de recherche BADIL et du mouvement BDS, Ingrid Jaradat Gassner, propose l’argumentaire fondé sur les droits de la personne et montre que le cadre juridique de l’apartheid s’applique à la Palestine. Ghassan Abu-Sittah documente l’horreur dans les hôpitaux et rappelle que « les tortures et l’assassinat de près d’un millier de soignants sont une composante centrale de la destruction du système de santé », stratégie destinée à faire perdurer le génocide après un cessez-le-feu car « les gens mourront encore, même de maladies parfaitement soignables ». Eyal Weizman lui fait comprendre le caractère systémique et calculé du colonialisme de peuplement : nettoyage ethnique, occupation, apartheid, génocide… Avec Malak Mattar, artiste depuis son plus jeune âge, c’est la mission de témoigner qu’ont les artistes – c’est du reste son œuvre You and I, inspirée d’un poème de Mourid Barghouti à la mémoire de sa femme Radwa Ashour, qui illustre la couverture du livre. Gabor Maté, lui, questionne le refus de voir ce que fait le colonialisme de peuplement, en Palestine comme au Canada contre les nations autochtones. Enfin, Max, son compagnon, auteur d’une étude sur le coût de l’occupation israélienne en Cisjordanie pour l’économie palestinienne. Et elle laisse le dernier mot à Wasim Dabash, professeur d’histoire italo-palestinien : « Nous, Palestiniens, ne sommes pas mus par la soif de vengeance, mais par la soif de justice ».

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Quand le monde dort, récits, voix et blessures de la Palestine
Francesca Albanese, traduit par Simonetta Greggio
Mémoires d’encrier, 264 p., 260 DH

24 avril 2026