Au miroir des cinémas algérien et tunisien
Dans une œuvre devenue culte, Wassyla Tamzali pose les bases d’une histoire des cinémas algérien et tunisien, donc des possibles.
Comment écrire l’histoire ducinéma ? Tel est le projet des trois initiatrices du projet Intilak : Touda Bouanani, Maya Ouabadi et Léa Morin. Ce projet de recherche sur les textes oubliés du cinéma et de ses avant-gardes : intérêt pour les manifestes, la critique, les entretiens – et surtout ceux écrits par des femmes. En 1979, avant de partir s’installer à Paris pour travailler à l’UNESCO, l’avocate et militante féministe algérienne Wassyla Tamzali écrit un ouvrage où elle rassemble ses notes sur les cinémas algérien et tunisien. En attendant Omar Gatlato, regards sur le cinéma algérien, suivi d’Introduction fragmentaire au cinéma tunisien, documente la Cinémathèque algérienne comme un « laboratoire de la culture post-coloniale ». Le livre, dont le titre fait référence à un célèbre film de Merzak Allouache, devient culte. Il inspire une exposition à New York, Marseille et Venise. Des années plus tard, l’autrice arpente le territoire du temps et de l’espace en sens inverse, rachète les 326 exemplaires destinés au pilon qui dormaient dans les caves de l’imprimerie de l’Entreprise nationale algérienne de presse (ENAP), et revient sur la trace des narrations qui nous constituent.
Enjeu : la liberté
Dans la première partie de ce livre abondamment illustré de photos de films, de tournages et d’affiches, Wassyla Tamzali retrace l’histoire de la Cinémathèque algérienne, salle mythique qui projetait les films du monde entier. Elle insiste sur l’utilisation du cinéma dans les stratégies politiques des deux pays. « Le passage du cinéma d’une arme de combat à une arme de pouvoir » est rapide. La ligne officielle impose son dogme, prenant à parti les cinéastes qui ne s’y conforment pas – ou font concurrence aux cinéastes du régime – comme Assia Djebar dont La nouba des femmes du Mont Chenoua a été déprogrammé en 1977 comme – il recevra deux ans plus tard le Prix de la critique international à la Mostra de Venise. « Il faudra attendre Omar Gatlatlo pour que soit posé et renversé le statut des images à l’intérieur de l’ordre établi depuis plus de deux décennies ».
À travers ses notes incisives sur les films projetés à la Cinémathèque algérienne, Wassyla Tamzali chronique la vie intellectuelle de l’époque et se fait sismographe des changements sociaux. Elle souligne la justesse d’une représentation de la vie de tous les jours, questionne la frontière entre documentaire et fiction, s’intéresse au regard porté sur les femmes, peste contre un système de production qui entrave la créativité des réalisateurs. Une composition orientaliste ? « Ce qui explicable de la part de peintres occidentaux ne l’est pas dans un film algérien de 1977. » Quant à Omar Gatlato, Wassyla Tamzali en souligne avec enthousiasme la complexité et les multiples dimensions et applaudit sa façon de « visualiser un langage populaire ». Des entretiens, des extraits de scénarios et une chronologie complètent ce document essentiel.
La republication de cet ouvrage a pour but de « montrer que les chances étaient là » de se « laisser emporter par le “poème nouveau” » d’un autre destin, selon les mots du poète Jean Sénac. En attendant Omar Gatlato est à lire en complément de la somme sur le cinéma marocain, La septième porte d’Ahmed Bouanani.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
En attendant Omar Gatlato précédé de Sauvegarde
Wassyla Tamzali
Archives Bouanani, Éditions Motif et Éditions Talitha, collection Intilak, 400 p., 150 DH










