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Chocolat amer

Dans un passionnant récit, entre autobiographie fictive et enquête, l’essayiste et poète camerounais Samy Manga raconte la face sombre d’une industrie esclavagiste et extractiviste.

Travail des enfants, salaires de misère, monoculture défigurant les paysages et empêchant toute autre exploitation, bénéfices empochés par les intermédiaires et une industrie pesant des milliards de dollars au seul profit d’investisseurs étrangers… L’image de délicatesse et de réconfort sucré qu’a le chocolat est sévèrement écornée par le livre manifeste de Samy Manga. Un livre appelant à la mobilisation, qui place en exergue une citation de Thomas Sankara : « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. »

À dix ans, Abena a à parcourir des kilomètres pour creuser les trous où enterrer les sachets de fèves de cacao sur le terrain de son grand-père, défriché sur des hectares au flanc d’une rivière. La pire punition : aller les arroser deux fois par jour, en plein soleil et exposé aux pesticides… « C’est ainsi que nos vies se résumaient au même mécanisme, au même mouvement de rotation, à la même mission annuelle, et malgré cette insolente routine qui dictait sa loi en forme de normalité existentielle, chaque saison de corvée venait avec son lot d’épuisement, sa cargaison d’incertitudes, ses joies éphémères et ses tonnes de soucis brûlants. » Avec pour conséquences les maladies liées à l’utilisation de produits dangereux. Mais les miettes de la manne redistribuées localement suffisent à acheter le silence des chefs.

Crime contre l’humain et contre l’environnement

Samy Manga est né dans un petit village près de Yaoundé au Cameroun. Écopoète, musicien et militant écologiste, il vit aujourd’hui en Suisse, siège social de Nestlé, actionnaire de la plus ancienne marque de chocolat, Cailler. Un délice que son personnage (son double ?) Abena n’a que trop rarement l’occasion de savourer. Dans ce récit qui commence comme une autobiographie fictive, une scène résume la violence de cette industrie : une blanche donne à l’enfant une tablette de ces chocolats Cailler, au nom inconnu à Yaoundé, qu’il va ensuite vouloir acheter. Réponse de l’épicier : « Mon frère, ici je vends des cahiers pour écrire, pas des cahiers pour manger. Si tu veux l’autre Cailler dont tu parles, prends directement l’avion et va en Suisse. C’est là-bas que tu vas trouver ton Cailler, ne viens pas déranger les gens ici. »

Samy Manga

Samy Manga raconte à hauteur d’enfant, d’un enfant trop tôt devenu lucide sur l’évaporation des revenus de « ces fèves de sueur et de sang » au seul profit des hommes blancs. Il raconte la compromission des autorités, les déductions du coût des produits nécessaires à la culture de ses recettes, les balances truquées, le non-respect des prix officiels. Mais il y a aussi la fête, la musique, la danse, l’alcool, le rêve de l’enfant de devenir guérisseur, la découverte dans les livres de l’histoire du cacao, et la mise sur pied d’une industrie avec ses concours, ses élégances, ses comptes en banque, et dont les formations sont si élitistes qu’« aucun fils ni aucune fille de planteurs des villages du Sud » ne peuvent les intégrer.

Le récit se fait ensuite réquisitoire, en documentant la responsabilité des multinationales dans les exactions commises dans les plantations : 1,5 millions d’enfants au travail dans des condition dangereuses, des paysages massacrés, et, sur les 100 milliards de dollars en 2021, seuls 6 % reviennent aux pays producteurs, et seulement 2 % aux paysans. Un système cynique, reposant sur le maintien d’un ordre colonial avec la complicité des oligarchies locales. Un vibrant appel à se « déchocolatiser».

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Chocolaté, le goût amer de la culture du cacao
Samy Manga
Écosociété, 136 p., 180 DH

22 septembre 2023