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En toutes lettres dans Révélations africaines

Hicham Houdaïfa a été sélectionné pour figurer dans le livre African Muckraking: 50 years of African Investigative Journalism (Révélations africaines : 50 ans de journalisme d’investigation africain) qui célèbre un demi-siècle de journalisme d’investigation en Afrique. Parmi les textes retenus, figure son texte sur « Les torturées de Ksar Sountate », The tortured women of ksar sountate, extrait du livre Dos de femme, dos de mulet : Les oubliées du Maroc profond (En toutes lettres, collection Enquêtes, 2015), traduit par Anissa Bouziane.

En toutes lettres partage la traduction de l’article publié en anglais dans le journal sud-africain The Sunday Times (12 novembre 2017) par les initiateurs du projet, Anya Schiffrin et Joseph Stiglitz, qui rendent hommage au journalisme d’investigation. Anya Schiffrin dirige le programme des médias et des communications à l’École des affaires internationales et publiques de Columbia University, et Joseph Stiglitz, professeur à Columbia University, a reçu le prix Nobel en 2001 pour son travail sur l’économie de l’information.

 

En hommage aux beaux et honnêtes « ratisseurs de boue » de l’Afrique

Le continent a une respectable tradition de journalisme d’investigation.

Aujourd’hui, dans le monde d’inégalités économiques, de désinformation, d’informations fallacieuses et tronquées et de mensonges criants propagés sur Internet, la vérité – « toute » la vérité – est devenue une denrée rare et précieuse.

Les démagogues subvertissent la vérité et le président des Etats-Unis, Donald Trump, ainsi que ses partisans affirment leur droit à inventer et à diffuser des « faits alternatifs ».

Dans leur quête du pouvoir, ces démagogues se sont lancés dans une offensive contre les compétences, la rigueur intellectuelle et la science.

Ils s’en prennent aux institutions et aux méthodes respectées qui servent la société en aidant à faire la distinction entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas : la science du climat, la justice, le monde universitaire et le journalisme.

Il est important de rappeler l’intention des démagogues : ils veulent le pouvoir et le profit et s’en prennent à tout ce et ceux qui se mettent en travers de leur chemin.

Dans ce contexte, nous sommes fiers d’assister cette semaine à la conférence du Réseau mondial des journalistes d’investigation (Global Investigative Journalism Network) à l’Université de Witwatersrand. Nous sommes fiers aussi de lancer Révélations africaines : 50 ans de journalisme d’investigation africain (African Muckraking: 50 years of African Investigative Journalism), la première collection dédiée au journalisme d’investigation africain de tout le continent et écrit par des Africains.

Inspiré par le journaliste d’investigation et professeur Anton Harber, le livre a été édité par Anya Schiffrin et par George Lugalmabi, spécialiste ougandais du développement des médias. Il retrace 50 ans de reportages africains sur la corruption, les questions féminines, les droits humains, le pétrole, les mines, etc.

L’expression « ratisser la boue » vient d’un discours prononcé par le président des États-Unis Theodore Roosevelt, et renvoie à une allégorie chrétienne du XVIIème siècle, Le voyage du pèlerin, de John Bunyan.

L’espoir était qu’en révélant (ratissant) la boue (les visqueuses activités des entreprises et des gouvernements), le scandale provoqué dans la société mènerait au changement. Les ratisseurs de boue américains ont de fait réussi à provoquer des changements, à l’instar d’Upton Sinclair rendant publiques les pratiques dégoûtantes de l’industrie américaine du conditionnement de la viande, qui a conduit à l’adoption de nouvelles normes de santé et de sécurité alimentaire.

Les journalistes d’investigation ont joué un rôle essentiel en contribuant à obliger les gouvernements et les sociétés à rendre des comptes et en rendant publics les actes répréhensibles commis non seulement par les gouvernements mais aussi par les grandes entreprises. Le livre présente d’importants travaux d’investigation sur la pollution au Nigeria, sur les diamants du sang en Angola, sur la corruption et les scandales bancaires au Cameroun et en Ouganda, et sur les violences faites aux femmes au Liberia et en Tunisie.

Ces pages font la chronique de la plupart des grands moments de l’histoire africaine : les réflexions de Chinua Achebe sur la guerre du Biafra au Nigéria ; le texte plein de tendresse de Salim Amin sur son père, l’immense caméraman et photographe Mo Amin ; ainsi que des perles, comme la présentation par Rodney Sieh de son taon de grand oncle dont les écrits ont rendu publique la corruption au Libéria.

L’un des passages les plus forts du livre est la couverture par Sheila Kawamara, en 1994, du génocide rwandais qui a été publiée dans New Vision.

L’histoire de Kawamara est un rappel du courage dont ont fait preuve de nombreux journalistes, notamment les reporters qui ont rendu publiques la corruption et la brutalité policière ou militaire.

Henry Nxumalo, qui a vécu l’apartheid en Afrique du Sud et a écrit pour le magazine Drum, s’est fait lui-même arrêter pour pouvoir écrire sur les conditions de détention. Carlos Cardoso a écrit sur la corruption au sein du gouvernement mozambicain. Il est mort dans de mystérieuses circonstances et est maintenant considéré à juste titre comme un héros national.

Rafael Marques a payé le prix fort, avec une lourde peine de prison, pour avoir écrit sur les diamants du sang en Angola.

La liste n’est pas finie.

Ces textes illustrent les dangers auxquels font face ceux qui s’engagent dans le journalisme d’investigation. Obtenir l’information est difficile – beaucoup de journalistes dans cet ouvrage ont pris de grands risques ; ils croyaient que cela en valait la peine.

Ils savaient que le journalisme ne se limite pas à faire la promotion des politiques gouvernementales. Et de fait, il ne peut y avoir de développement durable, démocratique et équitable en Afrique sans cette responsabilité que seul permet le journalisme d’investigation.

Ce volume illustre le meilleur de ce journalisme d’investigation tout au long du siècle dernier, mais sa véritable intention est de créer des vocations et de célébrer la poursuite de cette tradition.

Partout en Afrique, des journalistes d’investigation mettent leur vie en jeu pour sortir leurs sujets.

Selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), 32 journalistes ont été tués jusqu’à présent cette année et 1 260 ont été tués depuis 1992. Le directeur exécutif du CPJ, Joel Simon, explique pourquoi dans son livre intitulé The New Censorship: Inside the Global Battle for Media Freedom (La nouvelle censure, au cœur de la bataille mondiale pour la liberté des médias).

La situation sur le continent varie. Des journalistes sont tués par des extrémistes au Nigeria et emprisonnés en Égypte, et les gouvernements de l’Érythrée et de l’Éthiopie sont très répressifs. Des journalistes subissent des pressions des entreprises et du gouvernement dans de nombreux pays, y compris en Afrique du Sud, mais de nombreux pays, dont le Ghana, le Nigéria et le Kenya, peuvent afficher un large éventail de titres, de radios et de sites d’information.

Le paysage médiatique africain est aussi divers que le continent. Lors de la conférence de Wits cette semaine, nous écouterons attentivement quelques-uns des meilleurs journalistes du monde partager de nouvelles techniques avec leurs collègues et échanger leurs impressions sur les sujets qui restent à faire.

Parce que le journalisme d’investigation talonne les gouvernements et les met souvent mal à l’aise, ceux-ci tentent de l’étouffer.

Et ils devraient se sentir mal à l’aise. Car le journalisme d’investigation qui ne met pas les gens mal à l’aise ne fait pas son travail.

Pour qu’une société démocratique prospère, le journalisme d’investigation est essentiel. Sans des médias pour « ratisser la boue », l’Afrique – et bien sûr le monde entier – y perdra.

Anya Schiffrin et Joseph Stiglitz