(En)quête de l’entre-deux
Blessures de langues : récits marocains d’une transmission fracturée
Comment les fractures linguistiques façonnent-elles les relations, les sentiments d’appartenance et les manières de se reconnaître vis-à-vis de soi et des autres ? Comment retisser un dialogue commun au Maroc autour des langues entre oulad lbled et les enfants de la diaspora ? À travers la rencontre de deux femmes marocaines de l’un et l’autre côté de la Méditerranée, nous avons voulu faire dialoguer des récits de vie sur la question de l’appartenance et de la transmission linguistique.

La première interview se déroule en distanciel avec Youssra L.D., 30 ans. Elle a de longs cheveux noirs brillants, de grands yeux noirs en amande qui encadrent son visage. Son enthousiasme nous embarque directement dans son univers. Chercheuse en nanosciences, elle est partie réaliser une recherche doctorale à Valence en Espagne après une première partie de sa vie au Maroc, puis un court passage en France à l’âge adulte. Elle parle avec une forme de douceur teintée de gravité. Très vite, elle évoque ce sentiment d’étrangeté envers elle-même qui accompagne son rapport aux langues au Maroc. Nous serons happées par la complexité des enjeux qu’elle abordera lors de ces deux réunions d’entretien.
Marjane S. est une proche. Elle a déjà contribué à une recherche sur la langue et souhaite continuer cette exploration. Elle a 26 ans, s’engage pour la préservation de la biodiversité et est également chercheuse doctorante, son terrain de recherche se situant dans la réserve de la biosphère de Luki dans le parc national de la Lopé au Gabon. On prendra rendez-vous sur une terrasse, au Maroc, face à un immense jardin fruitier. Elle rayonne, mèche blonde dans ses grandes boucles brunes, yeux noisette. Nous nous installerons à l’ombre, qui se transformera progressivement en nuit, rythmée par les appels à la prière du Maghreb et de l’Isha. L’interview prendra de la force au fur et à mesure de la soirée.
Le fil de ces récits sera accompagné par la réflexion du docteur en psychiatrie et psychanalyste Farid Merini. Ce professeur et auteur, a entre autres, publié Le fil invisible du féminisme[1] consacré à la transmission des tisseuses de Taznakht, ainsi qu’une contribution intitulée « L’étranger dans la langue » dans Maroc, la guerre des langues[2]. Il nous a permis de retisser des liens entre les trajectoires de ces jeunes femmes et de mettre leurs récits intimes en écho avec l’histoire collective.
La double exposition
Lorsque je demande à Youssra où elle est née, une question classique, nous pourrions attendre une réponse évidente, pourtant elle me répond :« Très bonne question », suivi d’un silence, avant d’ajouter : « Techniquement, j’ai grandi à Marrakech. J’ai été à l’école dans l’enseignement marocain tout au long de ma scolarité, puis j’ai étudié à l’université Cadi Ayyad, à la FST. Mais en réalité, même si j’étais physiquement au Maroc jusqu’au bac, à la maison, l’univers était très français : la télévision était française, on parlait français, nous sortions faire des activités avec d’autres enfants francophones à l’Institut français. »
« Marocaine de sang », me dit-elle, de nationalité et d’habitation, pourtant sa première « exposition » linguistique est francophone. Durant la durée de l’entretien, ses premiers souvenirs liés à langue lui reviennent, elle nous parle les mots qu’elle répétait enfant, comme « boor », le petit nom donné au biberon, ainsi que des onomatopées et des sons entendus, modifiés, puis répétés aux encadrantes de sa crèche francophone. Une plongée dans des souvenirs qui lui rappelle qu’elle a parlé « français avant l’arabe ».
La darija sera présente dans tous les espaces de sa vie. Elle la parlera dans la rue, avec ses voisins, dans sa grande famille. Au sein de son foyer, la darija se mélangera en second plan du français. Un univers d’« entre-langues », comme le nomme le Docteur Merini, un espace linguistique hybride qui mélange les langues en fonction des espaces, des contextes, des personnes mais aussi du rapport intime envers chaque langue que Youssra développera.
L’arabe classique, fusha, est son troisième univers linguistique, celui de l’école. Elle est inscrite dans des écoles privées marocaines. D’abord en primaire sous le régime francophone, puis à partir de la dernière année du primaire, un changement de programme interviendra : les principales matières seront données en arabe jusqu’au Bac. C’est un changement soudain, brusque. En classe, elle qui excelle en français, débute en arabe classique. Elle redoublera de travail pour réussir ses différentes matières malgré la barrière linguistique. Hors des murs de la classe, elle se retrouve face à de nouveaux camarades qui ont un « niveau d’arabe extrêmement avancé » et vivent dans un contexte familial et culturel arabophone. Un décalage se fait alors, plus rien ne va de soi, ni les jeux de mots, ni les références culturelles, ni le cadre scolaire. Ce sera, pour elle, une perte de repères qui la décentre en profondeur.
Marjane, de son côté, vit en Belgique. La langue parlée dans son foyer sera le « français. Uniquement ». Pourtant elle parle d’une langue en toile de fond, d’une présence secondaire dans le cadre du foyer : « sauf quand mon père parlait au téléphone en arabe ». D’un coup au travers d’un appel, d’un « allo », le Maroc est là dans le salon : il faut saluer chaque membre de la famille, dans un français teinté de darija hésitante. Après la bulle de l’appel, l’espace se referme, elle sera de retour en Belgique dans un cadre francophone. « À moi, il ne parlait jamais en arabe, juste quelques mots, des petits mots d’enfants comme “benti”, “atteni boussa”, “aji”, mais je pense que ça s’arrêtait là. ».
L’exposition plus soutenue à la darija viendra par le déplacement durant l’enfance un mois par an vers le Maroc, dans la région d’Oujda : « Dès 4 ans, 5 ans, petite, je me souviens des trajets, des plats qu’on mangeait sur le chemin, l’aller vers le Maroc. Je me souviens aussi beaucoup de mon arrière-grand-mère, Henna [sic : son arrière-grand-mère paternelle], elle restait dans sa petite chambre, brossait devant la maison et nous devions l’aider, elle mettait des plantes à brûler. Je ne la comprenais pas très bien. » Elle ira dans cette maison pendant de nombreux étés. Une grande partie des frères et sœurs de son père sont présents au même moment de l’année. Une majorité de la famille s’étant installée en Europe, ses cousins parlent principalement en français. « Dans la bande d’enfants, on était en majorité francophones, et on jouait dans plusieurs langues mais ce n’était pas une question, ça n’empêchait pas la communication et le jeu. »
Les deux interviewées décrivent un exil. Pour Marjane l’exil est familial, il vient du départ de son père pour venir étudier en Belgique après l’obtention d’une bourse d’études. Il y vivra plus d’une trentaine d’années. Elle vit entre deux lieux, la Belgique tout au long de l’année, et puis ce départ qu’elle nommera comme une « deuxième vie un mois par an » : le voyage vers le Maroc. Youssra, elle, parle d’un exil plus intérieur, une fracture vécue sans se déplacer, son corps est dans un lieu, son esprit est exposé constamment à un second. Ni pleinement dehors, ni pleinement dedans, elles vivent toutes deux avec l’« étranger du dedans », comme le nomme Docteur Merini. Un étranger qu’il situe non pas en dehors du groupe, mais en chacun de ses membres : une altérité interne qui à la fois constitue la singularité de Marjane et Youssra, mais qui crée une tension profonde qu’elles doivent apprendre à apprivoiser.
La trahison imposée – focus sur Youssra
Arrivée dans ce second système scolaire, désormais arabophone, Youssra se voit stigmatisée pour être francophone, ce qu’on lui reproche. Face à cette transition, son père réagit en tentant de recadrer son enfant au début d’adolescence. « Du jour au lendemain, mon père me fait remarquer que je parle français, d’une manière agressive. Il me fait comprendre que je suis perçue comme quelqu’un qui prend les gens de haut alors que pas du tout : j’étais juste moi-même. »
Ces reproches se poursuivront jusqu’à l’âge adulte, ce que Youssra vivra comme une trahison imposée par ses propres parents. Le français lui est renvoyé par son père comme le signe d’une posture de supériorité, et non comme le simple reflet de son exposition prolongée au français depuis l’enfance : « On me reprochait d’être moi-même, d’avoir acquis ce qu’on m’avait transmis. » La langue qu’on lui a transmise devient précisément celle qui doit être mise de côté.
Le passage du primaire au collège apparaît comme un moment de rupture. De cette rupture naît une fracture : elle ne sait plus comment se comporter, commence à s’autocensurer et voit sa confiance en elle profondément atteinte.
Cette violence produit également un blocage durable avec l’arabe, langue dans laquelle elle doit pourtant désormais étudier de nombreuses matières, dont les disciplines littéraires autrefois enseignées en français. « Comme une programmation, j’avais un blocage linguistique envers l’arabe fusha et la darija ». Rien, dans son environnement, ne semble alors encourager son apprentissage : ni le regard porté sur sa maîtrise incomplète de l’arabe, ni une société où le français, surtout lorsqu’il est parlé sans le moindre accent, demeure associé au prestige social. Une maîtrise du français dont elle souligne les nombreux avantages très concrets au Maroc : accès à des réservations dans certains restaurants prestigieux, meilleures opportunités professionnelles ou marque accrue de respect. Un véritable« jackpot », selon ses termes, mais un jackpot à double tranchant.
Lorsqu’on l’interroge sur une éventuelle colère envers l’histoire coloniale dont le français est une trace concrète, Youssra apporte une nuance complexe et profonde. La violence coloniale a profondément façonné l’histoire de sa famille. Elle nous raconte que son arrière-arrière-grand-père, chef d’une qabila, a été assassiné par les forces coloniales, et que son arrière-grand-mère a dû fuir et se cacher, recherchée par un pouvoir colonial qui ciblait et décimait des familles entières pour asseoir son autorité. Cette histoire lui a été transmise par sa grand-mère afin qu’elle ne soit ni oubliée ni effacée, un traumatisme familial profond qui a marqué leur trajectoire. Mais pour comprendre sa situation linguistique actuelle, Youssra insiste sur la nécessité d’ancrer cette histoire dans le présent et de rester au plus près des effets des choix et comportements de ses parents. Elle souligne qu’avec un accompagnement adapté, cette transition linguistique aurait pu être vécue autrement pour elle, et que l’arabe aurait pu faire partie de sa vie.
« En tant qu’adolescente, je cherchais là où j’avais fauté, ce que j’avais fait de mal. Pourtant c’était aussi leur rôle de m’accompagner dans cette transition vers l’arabe. Mais au lieu de cela, il n’y avait que des reproches et de l’agressivité, alors que ce n’est pas ce dont un enfant a besoin. Cela a entraîné énormément de négatif : c’est à ce moment-là que j’ai développé un énorme blocage et commencé à rejeter la langue arabe. »
En quelques lignes, ce récit met en exergue l’importance du travail du docteur Farid Merini pour inscrire l’enjeu linguistique au cœur de sa pratique clinique. Pour lui, une langue n’est jamais seulement un outil de communication : elle transporte des affects, dont des blessures. « Certains mots s’inscrivent de manière très importante au niveau du corps. Alors on passe à une autre langue pour continuer le propos ». Être francophone, rappelle-t-il, ne signifie pas être français. Il reprend d’ailleurs la formule de Kateb Yacine décrivant le français comme un « butin de guerre »[3] : une langue héritée de l’histoire coloniale, mais continuellement subvertie, hybridée et réappropriée dans les parcours marocains.
Plutôt que d’opposer le français à l’arabe dans des registres de pouvoir différenciés, la darija à l’arabe dans des hiérarchies linguistiques élitistes, le docteur Merini parle d’« entre-langue » : un espace hybride où plusieurs appartenances coexistent. Une langue arabe qui peut même se dessiner en arrière-plan du français, dans des centaines de mots enracinés, et présents dans les imaginaires et les récits familiaux que Youssra invoque.Un entre-deux que chacun.e habite selon son individualité et sa singularité.
Face à face avec l’absence – le récit de Marjane
Retour dans les souvenirs de Marjane. Quand elle n’est pas avec ses cousins et cousines principalement francophones à Oujda, elle est dans le monde des adultes. Elle vit dans un monde codifié (les rencontres familiales, les mariages, les sadaqas…) où l’absence des mots et des codes se fait sentir.
« Quand j’étais plongée dans des espaces où l’on ne parlait que darija, ça, c’était violent. L’immersion est totale. J’étais assise dans une pièce, même adulte, et pendant des heures les gens se parlaient entre eux. […] Ce n’était pas ma place, j’avais l’impression d’être une extra-terrestre. […] Dans les mariages, je ne comprenais pas les chansons, les règles, ça me laissait en dehors de la culture, d’où le fait qu’on va vite te considérer ou te faire sentir comme une gaouria ou une zmaggria ».
Au Maroc, cette absence se vit comme « un manque de compréhension sociétale ».
En Belgique, l’enjeu est autre. Elle étudie dans un lycée catholique sélectionné par ses parents pour son « excellence ». Les langues n’y sont pas un sujet, mais les origines et la classe sociale, elles, le sont : « Il y avait principalement des personnes blanches et des personnes issues de l’immigration, mais bourgeoises dans lesquelles je ne me reconnaissais pas. Il y avait d’autres vies. Nos langues n’étaient pas un sujet, c’était un non-sujet. L’origine et la classe sociale bien ». Elle y vit un racisme latent, et des rapports de classe qui ne prennent pas la peine de se cacher.
La mixité existe ailleurs et elle la recherche. Pourtant, dans les espaces maghrébins qu’elle fréquentait avec son père durant l’enfance, restaurants, boucheries, épiceries, « le fossé se creuse à la seconde où ta bouche s’ouvre ». Elle y est d’abord reconnue comme marocaine par son apparence, mais dès qu’elle parle, une distance s’installe : « on voit que je suis marocaine, on me parle à Liège dans des commerces, on me parle en darija, on me fait des blagues, dès que je réponds en français, l’ambiance change. Il y a une distance qui s’installe et on me reparle en français ». Cette distance qu’elle perçoit à travers des micro-interactions, des détails qui échapperaient souvent à l’« étranger du dehors », lui pèse fortement, elle qui occupe une position intermédiaire. Elle y voit l’absence d’un espace d’interreconnaissance : « On attend de nous une appartenance complète à une culture dont nous n’avons jamais reçu tous les codes ».
Elle me raconte en riant que cette méconnaissance de la darija suscite continuellement des commentaires et que même ses récents efforts d’apprentissage lui valent une nouvelle série de remarques. Une inventivité collective inépuisable : « Tout le monde commente, voire n’importe qui. Avant, c’était : “Pourquoi tu ne parles pas ?” Maintenant, alors que je prends des cours, c’est : “Pourquoi apprends-tu la darija ?”, “Apprends la fusha, c’est mieux pour la religion !”, “Tu prends des cours ? Ça ne se voit pas…” »
Peu à peu, ce qui semblait relever d’anecdotes individuelles s’impose comme un schéma dans ces deux témoignages : les moqueries. Leur récurrence, y compris dans des scènes publiques nationales et internationales, retient notre attention et nous amène à explorer cette question avec le docteur Merini, psychiatre et psychanalyste.
En quelques instants, après avoir apporté ce questionnement, notre horizon s’ouvre sur des réalités bien plus fortes que celle de la simple malveillance : « Je pense aussi que quand on part, il y a quelque chose de l’ordre de la dette vis-à-vis du pays d’origine ». Une dette complexe, aux formes multiples que certains traduiront cette dette par des gestes concrets : envoyer de l’argent, construire une maison au pays. Tandis que d’autres, comme il l’explicite, incarneront plus intimement, dans leurs corps et leurs expressions, dans « le fait de rester fidèles à leurs origines de manière absolue ».
Dans le cadre de ces trajectoires linguistiques, cette dette implique d’honorer une transmission souvent inachevée. Il invite à inscrire cette dette dans une perspective ni binaire ni rigide. « La dette ne peut être que symbolique, c’est-à-dire avec une rupture aussi », non pas comme une opposition entre perte et fidélité, mais comme un héritage à transformer.Une dette qu’il invite à réinventer par l’art, l’écriture, ou encore par des gestes ordinaires qui dans le cadre du récit de Marjane tiennent à simplement apprendre à écrire son nom et son prénom, mémoriser les paroles d’une chanson, ou à apprendre à l’âge adulte à discuter du quotidien avec sa grand-mère en darija.
Des identités à réinventer
Face à ces deux récits traversés par les fractures linguistiques, les sentiments de décalage et les injonctions contradictoires, le docteur Farid Merini propose une autre manière de penser les appartenances.
« Pour se réinventer, il faut se retrouver dans l’entre-deux et l’entre-deux, ce n’est que du singulier. Chacun de nous a son propre entre-deux. Dans le cadre des langues, le Maroc a été traversé par plusieurs langues, et quelque chose en est resté. N’oublions pas que le Maroc se situe entre l’Europe, le monde arabe et l’Afrique. J’ai l’habitude de dire que nous sommes dans un pays où, même dans les montagnes, on peut trouver des gens qui parlent anglais. Et on peut aimer les cheikhates, Oum Kalthoum et le jazz. On est multiples, on est pluriels. La question, dans un pays comme le Maroc, c’est comment passer du “vivre ensemble” au “libre ensemble” ? »
Chez Youssra et Marjane, cet entre-deux cesse progressivement d’être uniquement vécu comme une fracture. Youssra me dira qu’après une adolescence marquée par l’incertitude de ne pas savoir où se situer ni dans quelle case entrer, elle choisit à l’âge adulte d’assumer cette complexité sans aucun renoncement. « Il faut tout simplement embrasser le fait qu’on est des Marocains, la marocanité c’est la liberté, comme l’amazigh veut dire, on est libre. C’est le reflet de toute une culture. Il faut juste savoir d’où on vient, personne ne nous ressemble dans le monde, il faut embrasser cette liberté. »Une culture marocaine dont ses principaux ingrédients seraient une capacité d’adaptation (et de la décider), des règles modérées, beaucoup d’ouverture au monde et cette liberté que l’on doit protéger.
Chez Marjane, sa reconstruction passe par la politisation de son vécu et de celui de la génération de son père :« La génération d’avant a vécu un shift plus violent, où il a fallu cacher et effacer sa culture. Beaucoup de gens ont été déclassés, à qui l’on a retiré tout ce qu’ils avaient construit au Maroc. Ils ont beaucoup fait pour être intégrés, pour vivre le rêve européen et atteindre leurs objectifs. Notre génération a subi cette perte identitaire, car la génération précédente a dû effacer sa culture, et la nôtre hérite de ces pertes. Elle est dans un entre-deux complexe. Ce n’est pas une faute des générations, mais le résultat de la pression à l’intégration et à l’effacement exercée par les sociétés européennes. »
Elle apprend également à reconstruire au début de l’âge adulte son sentiment d’appartenance au contact d’autres personnes issues de familles mixtes ou maghrébines où elle découvre que son expérience est largement partagée et que ces espaces hybrides existent et se créent collectivement : « on avait beaucoup en commun, on créait notre propre culture floue. Petit à petit, j’ai remis les pièces du puzzle en solo ou à plusieurs. Je suis le fruit d’une histoire de migration, une histoire de couple mixte. On ne sera jamais à 100 % de tout, et je suis en paix avec ça. »
(Re)composer les fragments
Cette pluralité d’identités trouve son prolongement dans la question des langues. La darija, dépourvue de statut officiel et souvent reléguée au rang de dialecte, apparaît alors comme la langue du lien qui a su traverser et s’installer durablement dans chacune de leurs histoires. Ni périphérique ni secondaire dans leurs histoires, celle-ci se nourrit du tamazight, de l’arabe, du français, de l’espagnol et, plus récemment, de l’anglais, sans se laisser réduire à aucune de ces influences.
Les récits de Youssra et de Marjane, ainsi que les apports du docteur Merini, convergent vers une même conclusion : cette langue mérite une attention plus grande et une reconnaissance de ce qu’elle offre quotidiennement à la culture marocaine, de l’individuel au collectif, du national à l’international.
« Ce qui est fondamental, dans un pays comme le Maroc, c’est que la darija doit avoir une dignité au niveau du patrimoine. Quand on découvre l’art des tisseuses, on parle de l’amazighité et de notre rapport à l’amazighité. Quand vous voyez le zellige, c’est notre rapport à la darija. On ne peut pas parler du zellige sans parler de la darija. Tout cela fait partie d’un patrimoine auquel il faut rendre hommage. Mais pas dans une logique de “on va aider ces femmes pauvres qui font des tapis”. Non. L’idée, c’est d’abord de donner une dignité à cette culture. Nous faisons partie des rares sociétés qui ont gardé un patrimoine aussi vivant », conclut ledocteur Farid Merini.
La darija a traversé la vie de Youssra, s’est fortement diluée par moment, s’est parfois perdu avant de revenir comme une langue de cœur et de choix, inscrite pour elle dans une marocanité faite de circulations, « beaucoup trop internationale pour être locale ». Pour Marjane, une fois les injonctions sociales desserrées, la darija devient une langue à se réapproprier, à son rythme, auprès d’un professeur passionné.
La darija, à travers la symbolique du zellige proposée par le docteur Merini, éclaire peut-être cette possibilité d’offrir des espaces composites qui ne réduisent pas et n’enferment pas. Des contours aux formes uniques, une imperfection qui amène leur beauté. Observée pièce par pièce, leurs motifs ne font pas sens, mais lorsqu’on prend la distance nécessaire, l’ensemble prend forme. Les langues, les départs, les absences et (non-)transmissions composent une histoire qui dépasse celles de Youssra et de Marjane tout en demeurant profondément personnelle et singulière.
Comme les pièces d’un zellige, leurs histoires ne se recouvrent pas. Leurs itinéraires ont été fragmentés par des histoires politiques, impériales et coloniales, et leurs parcours, d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, ne se confondent pas : la possibilité d’étudier dans sa langue, la liberté de circuler ou encore celle de construire une trajectoire scientifique dans son propre pays dessinent des expériences distinctes. Racontés ensemble, leurs itinéraires dessinent des parcours marocains face aux langues et aux identités, qui restent encore essentiels à raconter.
Yasmine Kaddouri
[1] Editions Marsam, 2021
[2] En toutes lettres, 2018.
[3] YACINE, Kateb, Le Poète comme un boxeur : entretiens, 1958-1989, réunis par Gilles Carpentier, Paris, Seuil, 1994.
| Ce texte a été réalisé dans le cadre de la session Storytelling pour les migrations, avec le soutien de l’Institut français du Maroc. À lire aussi sur Enass.ma. | ![]() |









