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Être artiste migrante au Maroc

Aurore Pangopo monte sur scène, sereine. Elle prend le micro, regarde la salle, puis laisse passer quelques secondes avant de commencer. Elle ne force pas l’émotion. Elle laisse les mots avancer, lentement, jusqu’à trouver leur place, comme s’ils connaissaient déjà le chemin.

Aurore Pangopo

Dans le public, les regards suivent. On voit une artiste debout, confiante, dont la parole ne vacille pas.

Ce que le public ne voit pas encore, ce sont les blessures d’avant. Les années de peur et de violence au Congo. Son arrivée au Maroc en 2016, enceinte de quatre mois, l’accouchement seule, les portes fermées, et les rôles qu’on lui assigne parce qu’elle est une femme noire, migrante et artiste.

Sur scène, tout cela ne disparaît pas. Ça devient une voix. « L’art m’a empêchée de mourir ou de me pendre ».

Fuir enceinte, se reconstruire seule

Originaire de Brazzaville, en République du Congo, Aurore Pangopo quitte son pays en 2016, à l’âge de 32 ans, le corps et le cœur en mille morceaux. À cette période, le pays traverse des tensions liées au changement de Constitution. Elle se souvient des émeutes, mais aussi des jeunes bandits qui envahissaient le marché situé près de chez elle. Dans son quartier, elle est confrontée à une insécurité grandissante.

Une nuit, alors qu’elle était seule chez elle, des tirs éclatent à proximité. L’épisode la marque profondément. Quelques semaines plus tard, elle décide de partir.

Apprendre qu’elle est enceinte renforce cette décision. Il ne s’agit plus seulement d’elle. Une tante lui parle du Maroc, où vit une connaissance. C’est cette possibilité qui oriente son départ.

Le départ se fait en avion. Elle emporte avec elle les souvenirs d’un pays qu’elle n’avait pas imaginé quitter dans ces circonstances.

À son arrivée, elle ne connaît presque personne. Une amie de sa tante l’aide à trouver une chambre. Elle doit rapidement s’adapter à un nouvel environnement tout en poursuivant sa grossesse.

Quelques mois plus tard, elle accouche seule. Elle décrit cette expérience comme terrible. Elle précise qu’il n’y avait pas de problème d’accès à l’hôpital, mais qu’elle n’a pas été accompagnée. Une erreur médicale lors de l’accouchement laisse des séquelles au bras de sa fille, qui durent jusqu’à aujourd’hui.

Elle a appris
la danse du silence

celle de l’humiliation

celle de l’indifférence
dans les couloirs d’hôpitaux
le bras de sa fille en est témoin
Extrait de Sous sa peau d’ébène – Aurore Pangopo

Après la naissance de sa fille, Aurore Pangopo doit rapidement faire face au quotidien. Elle vit de ses économies et de l’argent que son père lui envoie pour ses études. Pendant un an, elle alterne entre petits boulots, élève sa fille, et poursuit ses études.

Elle donne des ateliers de théâtre et de slam dans des écoles et des associations. Ces activités lui permettent de subvenir à ses besoins, mais aussi de rester en lien avec une pratique artistique déjà présente dans sa vie.

Pour comprendre sa place dans son parcours, il faut revenir en arrière. Avant son départ, Aurore Pangopo grandit dans une secte religieuse. Elle évoque un cadre marqué par la contrainte, la domination et toutes sortes de violences : « J’ai vécu des violences morales, du harcèlement sexuel, de la soumission, du travail forcé, la faim et la soif ; ma cousine s’y est pendue. En sortant de là, j’étais brisée. »

Elle n’entre pas dans les détails, mais cet événement reste central dans son récit. Lorsqu’elle quitte cet environnement, elle dit être déjà fragilisée.

Le slam : « la bouée qui m’a empêchée de sombrer et m’a redonné vie. »

Aurore Pangopo découvre le slam en 2009. Un ami l’invite à assister à une scène. Elle y participe à son tour. Ce moment marque un tournant : « La première fois que je suis montée sur scène à l’Institut français du Congo en 2009, je me suis sentie vivante et j’ai su que j’existais. Moi qui n’avais jamais été écoutée, je me suis sentie écoutée, prenant la parole et portant un message qui touchait les gens. »

À partir de là, l’art prend une place centrale dans sa vie : il devient un espace d’expression, une manière de dire ce qu’elle n’avait pas pu exprimer auparavant.

Au Maroc, cette relation à l’art se poursuit. Elle remonte sur scène en 2016 à Rabat, quelques mois après son arrivée. Sa fille a alors environ quatre mois. Elle continue à écrire, à performer, et à chercher des espaces où elle peut s’exprimer librement.

Elle se définit aujourd’hui comme une artiste pluridisciplinaire, slameuse et comédienne à la base, danseuse occasionnellement.

Il lui arrive de se sentir à sa place. Elle évoque notamment les rencontres avec d’autres slameurs, en particulier au sein de certaines communautés artistiques comme Slam’Aroc, où elle retrouve une dynamique collective et une reconnaissance mutuelle.

Quand on lui demande si elle se sent visible en tant qu’artiste, Aurore Pangopo répond que c’est « compliqué ». Elle explique qu’avant le confinement, il y avait plus d’opportunités, notamment dans le milieu associatif. Depuis, elle observe une diminution des possibilités.

Elle évoque aussi des difficultés liées à son statut d’artiste migrante. Elle parle d’une forme de « préférence nationale » dans certains appels à projets, qui limite l’accès aux opportunités pour les artistes non marocains.

À cela s’ajoutent des attentes spécifiques. Elle explique qu’on lui propose parfois des rôles ou des projets qui correspondent à des représentations stéréotypées. Par exemple, on attend d’elle qu’elle porte des tenues dites traditionnelles ou qu’elle corresponde à une image particulière de l’artiste africaine.« Je refuse d’être enfermée dans la seule catégorie d’artiste migrante ou de ne raconter que mon histoire de migration. » Aurore Pangopo refuse ces propositions lorsqu’elles ne correspondent pas à son travail, quitte à perdre des opportunités.

Entre liberté et limites

Aurore Pangopo évoque également des expériences de racisme, une réalité qui s’est imposée à elle au Maroc et qu’elle n’avait pas connue auparavant. Elle parle de remarques, de situations où on lui manque de respect, ou encore de rôles dévalorisants. « En arrivant ici, j’ai pris conscience d’être une “femme noire”, ce que je n’avais pas expérimenté dans mon pays d’origine. Cette réalité se reflète dans mes écrits, même si cela peut parfois déranger d’autres artistes qui ne veulent pas aborder le sujet. »

Elle mentionne aussi des situations où des artistes noirs sont recrutés sans exigence artistique, uniquement pour répondre à une image de diversité. Elle critique ce qu’elle appelle une « caution noire ».

Elle dit vivre cette situation de manière ambivalente. Parfois comme une force, parfois comme une difficulté.

« Certains jours, je rentre chez moi en pleurant », confie-t-elle.

Malgré cela, elle choisit de rester.

Ces expériences influencent son travail. Prendre conscience de son identité de femme noire a enrichi sa façon d’écrire. Cette réalité traverse désormais son écriture. Elle y aborde l’exil, le féminisme, la résilience, la liberté, la recherche de soi et les combats des femmes, même lorsque ces sujets dérangent.

Aurore Pangopo souligne aussi des aspects positifs. Elle évoque une certaine liberté d’expression au Maroc, qui lui permet d’aborder des sujets qu’elle ne pourrait pas traiter dans son pays d’origine et un environnement culturel qu’elle dit riche.

Elle insiste toutefois sur le manque d’organisation des artistes migrants. Elle explique que beaucoup évoluent de manière isolée, sans structure collective et estime que cette situation limite leur visibilité. Elle considère que les artistes migrants doivent aussi prendre l’initiative de créer leurs propres espaces. C’est ce qu’elle essaie de faire. Elle participe à des projets, développe ses propres initiatives, et travaille avec des associations, notamment auprès de femmes.

Aujourd’hui, elle se concentre sur le développement de sa carrière en tant que slameuse. Elle travaille à la sortie de son premier EP[1], prévue pour septembre 2026. Après des années passées sur les scènes de slam et de théâtre, elle considère ce projet comme une étape importante de son parcours artistique. « C’est un peu mon premier bébé », dit-elle.

Son parcours ne se résume donc pas à une histoire de migration. Il reste avant tout un parcours personnel, marqué par des ruptures, des adaptations, et des tentatives de reconstruction. Aurore Pangopo vit entre deux mondes. Entre reconnaissance et épuisement. Entre visibilité partielle et effacement. Entre accueil et discrimination.

Sous une peau d’ébène  

Dans les quartiers
de son pays qui l’a vue naître  

la terreur…
règne en maître  

Pire qu’une mère indigne
son Congo dévore ses enfants  

et les jeunes
marchent sans horizon
dans des rues
qui se désagrègent  
Extrait de Sous sa peau d’ébène – Aurore Pangopo

Près de dix ans après son arrivée au Maroc, elle continue d’écrire, de transmettre et de prendre la parole. Sur scène, les blessures ne disparaissent pas. Elles se transforment en textes, en performances, en rencontres. L’art qui l’a aidée à survivre est devenu, au fil des années, une manière d’exister.


[1] EP (Extended Play) : format musical plus court qu’un album, comprenant généralement quelques titres.


Diplômée de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC), Fatima Zahra Shita est chargée de mission culture et communication à l’Institut français d’El Jadida. Son parcours l’a conduite à travailler dans différents domaines de l’action culturelle, de la médiation à la coordination de projets. Lectrice passionnée et attentive aux récits humains, elle s’intéresse particulièrement aux liens entre culture, création et société. Elle a également participé à un recueil collectif de nouvelles sur la migration.
Ce texte a été réalisé dans le cadre de la session Storytelling pour les migrations, avec le soutien de l’Institut français du Maroc.
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29 juin 2026