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Faut-il réécrire les classiques ?

L’essayiste française Laure Murat s’interroge sur la réécriture des livres pour les purger de leurs idéologies gênantes.

Agatha Christie ? raciste, conservatrice et colonialiste. Roald Dahl ? Antisémite. James Bond ? sexiste. La liste des classiques dont l’œuvre est aujourd’hui devenue problématique est interminable, mais pour Laure Murat, spécialiste entre autres d’histoire culturelle, ce qui est perçu comme tout à fait normal est aussi le fait d’une époque. Et de citer Antonin Artaud à qui elle emprunte le titre de ce bref livre : « toutes les époques sont dégueulasses », ajoutant que « fatalement, le siècle prochain éprouvera un malin plaisir à débusquer nos aveuglements actuels ». Cette évidence énoncée, elle recentre le débat et estime que l’enjeu est moins de réécrire les classiques rancis que de lutter contre les vraies formes de censure, celles que des pouvoirs ayant une « haine de la pensée critique » font peser sur tout le champ des savoirs.

Contre la pasteurisation de la littérature

Laure Murat

Son argumentation se base sur la nuance qu’elle propose entre réécrire et récrire. Réécrire, explique-t-elle, c’est « l’action qui consiste à réinventer, à partir d’un texte existant, une forme et une vision nouvelles », catégorie incluant la traduction, l’adaptation, le pastiche, etc. Récrire en revanche, c’est le « remaniement d’un texte à une fin de mise aux normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique ». « On comprend facilement où se situe la ligne de partage des eaux : la réécriture relève de l’art et de l’acte créateur, la récriture de la correction et de l’altération ». Or l’altération et la correction ne sauraient affecter le fond d’un texte. « Le racisme, le colonialisme l’antisémitisme sont des idéologies. Extirper d’un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d’une eau qui, de toute façon, est empoisonnée. » Les modifications de la lettre, qui se limitent souvent à un caviardage hypocrite et de surface, ne réforment pas l’esprit qui préside aux structures. Au contraire, estime Laure Murat, on risque d’aboutir à un « mensonge historique ».

L’autrice insiste aussi sur le fait que cette récriture porte atteinte à un principe fondamental : l’intégrité d’un texte et la liberté d’expression d’un auteur, surtout dans le cas où il/elle n’est plus là pour justifier ce choix. « On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’il y a, tapie tout au fond de cette volonté de pasteurisation des livres et de surenchère révisionniste, inconsciente et tenace, une haine de la littérature ». D’autant que celle-ci suppose une multiplicité de lectures et de points de vue. Une autre solution serait la contextualisation. Celle-ci, reposant sur une préface, constitue « une prise de pouvoir » sur une œuvre jugée problématique.C’est la meilleure solution pour « reconnaître la nécessité de déconstruire la violence de certains textes ». Ou alors, on peut arrêter de lire les œuvres qu’on juge démodées « et celles qui perpétuent des stéréotypes ». Au niveau des maisons d’édition comme de chacun.e des lecteurices, c’est un appel à la responsabilité.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Toutes les époques sont dégueulasses
Laure Murat
Verdier, Les arts de lire, 80 p., 100 DH

17 avril 2026