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et débat d'idées

Francfort : une mine d’idées

Du 11 au 15 octobre, s’est tenue la 69ème édition de la Foire du livre de Francfort, en Allemagne. Depuis 1949, c’est le plus important rendez-vous professionnel du livre. Les chiffres sont vertigineux. Quatre halls gigantesques, sur deux à quatre étages. 300 000 visiteurs, dont la moitié sont des professionnels. 7 000 exposants venus d’une centaine de pays. 10 000 journalistes, dont 2 000 bloggeurs venus de plus de 80 pays. Le fameux hall 6.3, la ruche des agents littéraires, qui enchaînent parfois jusqu’à 200 rendez-vous en deux jours, des rangées de tables et de chaises, avec des chariots proposant à ceux qui ne peuvent s’interrompre un service de restauration. Le ballet des rotations de rendez-vous, toutes les demi-heures, la course le long des couloirs et des tapis mécaniques. Les représentants des imprimeries, très actifs. Ici, on est là pour travailler. On traque le prochain bestseller, on décline des séries. On concocte tout ce qui sera dans les librairies dans quelques mois.

Agents à la Lit Ag

Industrie à deux vitesses

On mesure ici la puissance de l’industrie du livre dans le monde. On est loin, très loin des 0,9 % du chiffre d’affaire du secteur industriel que représente l’édition au Maroc (scolaire et littérature générale confondus). Ici, on voit se matérialiser le poids économique de groupes de plus en plus financiarisés, de plus en plus concentrés, dont on retrouve les filiales dans les différents halls, selon les langues dans lesquelles ils sont implantées. L’éditeur-homme ou femme orchestre fier de son indépendance et qui bataille pour équilibrer ses comptes croise des cadres sous pression devant rendre des comptes sur leurs chiffres, et des travailleurs indépendants encore plus sous pression.

L’édition indépendante, face à ces mastodontes, a forcément besoin de soutien. On note tout de suite la différence entre les stands rutilants des multinationales, et les stands standards que peuvent à peine se permettre des groupements d’éditeurs. Le Maroc n’est présent dans une telle manifestation que grâce à la prise en charge du stand par Maroc Export et le ministère de la Culture. C’est du reste le seul pays du Maghreb à venir. Et son stand est bien plus petit que celui, voisin, de la Grèce, pays de moins de 11 millions d’habitants qui, malgré la crise traversée, publie chaque année 9 500 livres, contre 2 800 au Maroc, pour 34 millions d’habitants.

On prend également la mesure, à la décoration et à l’atmosphère des stands, de la maturité du secteur de l’édition dans chaque pays, de la capacité des professionnels à s’organiser en association pour défendre collectivement leurs intérêts et représenter leur pays. La Turquie, qui accueille ses visiteurs en leur offrant un loukoum et un verre de thé, les cocktails offerts par le Brésil, l’accueil chaleureux des éditeurs du Québec ou de Belgique, en disent long sur la cohésion du secteur et la capacité à travailler ensemble pour préparer en amont leur participation.

Idées à reprendre

Ces trois journées professionnelles sont une mine d’idées dont on ferait bien, au Maroc, de s’inspirer. D’abord le slogan : « After the fair is before the fair ! » À Francfort, on est déjà en 2018 et on connaît déjà les dates de la prochaine édition, du 10 au 14 octobre 2018. On connaît déjà les prochains invités d’honneur : après la France cette année, ce sera la Géorgie en 2018, la Norvège en 2019 et le Canada en 2020, qui ont ainsi plusieurs années pour préparer leur participation et mobiliser une importante délégation d’auteurs et de professionnels du livre. Cela nous changerait des surprises de dernière minute auxquelles nous a habitué le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca, et des stands pathétiques qui tiennent lieu de pavillon d’honneur. Sans parler du calendrier des salons régionaux du livre annoncé trois semaines avant chaque événement.

D’autre part, à Francfort, les visiteurs bénéficient de la gratuité de tout le réseau de transports public (métro, bus et tram) sur simple présentation du badge d’entrée. La foire n’est pas une bulle, c’est une ville qui reçoit.

Place au jeu

Après deux jours réservés aux professionnels, les allées et couloirs sont parcourus par d’étranges créatures tout droit sorties des univers des mangas, jeux vidéos et autres fantasy. Perruques mauves, robes à crinolines, arcs ou épées (en plastique, contrôles de sécurité oblige), des costumes dont la confection a parfois nécessité de nombreuses heures. Parce que pour les jeunes, l’entrée est gratuite s’ils sont déguisés. L’occasion de leur permettre de rendre hommage à leurs héros favoris le temps. Et de rappeler, après les discussions commerciales et juridiques, que le livre, c’est d’abord du plaisir.

Kenza Sefrioui