Hakima Himmich : médecine et droits humains
Hakima Himmich retrace la naissance de l’Association de lutte contre le sida. Autoportrait dialogué d’une femme de détermination.
Son héroïne était Touria Chaoui. Hakima Himmich, deuxième fille d’une famille traditionnelle où son père aurait voulu un garçon, rêvait « d’être une pionnière comme elle, devenir la première femme marocaine à réaliser un exploit, à exercer un métier jusque-là réservé aux hommes ». À son amie Latefa Imane, journaliste et première coordinatrice de l’ALCS, elle livre un récit captivant, plein d’humour et d’anecdotes, sur sa trajectoire de médecin et de militante des droits humains. Une vie de luttes, témoignant d’une habileté indéniable à négocier, à trouver des alliés et à faire avancer sa cause. Sa cause, ce fut d’abord pouvoir faire des études supérieures à Nancy puis à Paris où elle connut l’engagement, avec notamment les cours d’alphabétisation aux ouvriers, mais aussi la cause palestinienne : « c’est sur le toit de la Maison du Maroc que fut hissé pour la première fois à Paris le drapeau de la Palestine », rappelle-t-elle. De retour au Maroc, elle se spécialise en maladies infectieuses, qui touchent surtout les plus vulnérables : « Le combat pour leur accès à des soins de qualité s’inscrit parfaitement dans la lutte pour un Maroc plus juste, plus égalitaire ». Cette expertise médicale et cette exigence éthique et démocratique ont marqué sa trajectoire.
L’épopée de l’ALCS
Hakima Himmich fait le choix de ne travailler que dans le secteur public, et il lui a fallu batailler pour avoir les locaux de son service, mobiliser les relations de son mari pour les rénover et recruter l’aide-soignante, pallier aux lacunes du secteur. Dans les années 1970, elle proteste contre les conditions d’hospitalisation des prisonniers politiques. Elle s’implique aussi dans le premier comité de bioéthique, créé en 1989 – mais elle déplore que le Maroc n’ait toujours pas de comité national d’éthique.
En 1981, elle diagnostic le premier cas de sida au Maroc. La maladie est alors taboue, et les malades, arrivant à un stade très avancé, recevaient un accueil catastrophique, sans respect du secret médical, parfois même se heurtant à un refus de soins. En 1988, c’est avec des médecins qu’elle crée l’Association de lutte contre le sida (ALCS), pour « rassurer les autorités », même si tous ont la conviction que « la lutte contre le sida ne pouvait pas se cantonner au champ médical ». Hakima Himmich retrace une épopée collective dans laquelle elle salue le rôle de chacun : des femmes travailleuses du sexe relais qui ont enregistré les premiers messages de prévention en darija sur des cassettes avec des chansons populaires ; de l’association du personnel navigant de la RAM pour récupérer les médicaments collectés, les confier à des pilotes ou hôtesses de l’air qui les ramenaient au Maroc – elle déplore que « cette solidarité thérapeutique n’est hélas plus possible aujourd’hui. La France, comme les autres pays européens, a mis en place en 2007 une circulaire interdisant le don de boîtes de médicaments entamées à des fins humanitaires. » Elle rend un hommage appuyé aussi à Me Abderrahim Berrada, qui a rédigé les nombreuses versions des statuts de l’ALCS et a été un précieux allié de la cause.
La force de ce livre est de mettre en perspective l’action au Maroc avec le contexte international de l’époque. Hakima Himmich retrace la mobilisation de 2001 en Afrique du Sud contre la plainte des multinationales pharmaceutiques contre une loi autorisant l’importation de génériques : « Le plaidoyer portait notamment sur le fait que le retrait de cette loi condamnait à la mort des milliers de personnes vivant avec le VIH », mobilisation dont le succès a été essentiel dans l’accès aux génériques. Elle insiste sur l’importance de se former aux enjeux de la propriété industrielle mais aussi de réunir une coalition d’associations démocratiques et de syndicats, de s’allier à la presse progressiste – ce qui l’a amenée ensuite à se mobiliser, en vain, contre les accords de libre-échange Maroc-États-Unis, importante campagne violemment réprimée.
Pour Hakima Himmich, le droit à la santé est un droit humain essentiel, inséparable des autres, comme le droit à une vie digne, à l’indépendance économique, à l’éducation… Et cela ne saurait se construire dans une approche purement répressive. Ce livre est un plaidoyer pour « des politiques publiques plus humanistes et protectrices ».
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Hakima Himmich, une femme d’actionet de conviction
Hakima Himmich, entretiens avec Latefa Imane
Le Carrefour des livres éditions, 336 p., 110 DH









