La Palestine, cause pour la planète
Dans un bref essai, Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadeh analyse la destruction de la Palestine comme l’essence même du capitalisme fossile.
« Les habitants de Gaza sont l’incarnation des profondes injustices de notre époque », insistent Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadeh qui mettent en évidence « les liens fondamentaux qui unissent la dépossession des Palestiniens et les processus politiques à l’œuvre au Moyen-Orient ». Ces trois chercheurs (Adam Hanieh, chercheur jordanien, est spécialiste d’économie politique et de développement à l’université d’Exeter, Robert Knox professeur de droit et Rafeef Ziadeh politiste et spécialiste des économies émergentes au King’s College de Londres) resituent le génocide en cours dans le temps long du capitalisme, et en particulier dans son rapport aux énergies fossiles. Cette lecture économique fait apparaître les enjeux non seulement politiques et humains, mais aussi environnementaux de ce qui se passe en Palestine.
Politique de la dépendance
Les auteurs analysent le colonialisme de peuplement – celui d’Israël et, avant lui, de l’Australie – comme une manière de construire une société très militarisée et intrinsèquement raciste, puisqu’« une part substantielle de la population y bénéficiant de l’oppression des peuples autochtones, elle conçoit ses privilèges de manière raciale et militariste ». Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadeh rappellent qu’« Israël a beau être la quatorzième économie mondiale en PIB par habitant – plus riche que le Royaume-Uni, l’Allemagne ou le Japon – il a reçu plus d’aides américaines cumulées que n’importe quel autre pays. En 2021, avant le début du génocide, il avait reçu davantage de financements militaires américains que l’ensemble des autres pays du monde ». Cette manne financière fait donc de ces colonies de peuplement qui en bénéficient « des partenaires des intérêts impériaux occidentaux beaucoup plus fiables que les États clients “normaux” », comme l’Égypte, la Jordanie et le Maroc, où la population exprime son hostilité à ces alliances. La déshumanisation des Palestiniens par Israël se superpose à un projet raciste colonial beaucoup plus large, anti-Arabe, anti-migrant et antimusulman dont l’enjeu est la maîtrise des ressources fossiles du Moyen-Orient. Le colonialisme de peuplement est une variante des renversements de dirigeants étrangers (Iran, Guatemala, Chili). Les auteurs insistent sur le lien entre le langage de la sécurité et du terrorisme, « mécanisme souple qui lui permet, d’un côté, de mettre en œuvre un contrôle racialisé des Palestiniens et, de l’autre, de nier le racisme structurel qui le fonde », tout en tentant de décrédibiliser le mouvement de solidarité avec la Palestine.
D’un autre côté, les auteurs appellent à prendre en compte la multiplicité de l’expérience palestinienne en raison du morcellement territorial, qui a engendré « des formations sociales distinctes, dont chacune possède sa forme de vie économique et de gouvernance, ses hiérarchies de classe et ses institutions politiques ». À part une élite économique qui fait ses affaires dans le Golfe, le trait commun cependant est la « subordination de l’économie palestinienne à Israël », entraînant une dépendance dans la totalité des ressources (eau, électricité… jusqu’à la monnaie) et l’impossibilité d’avoir des relations commerciales autonomes. 80 % des Gazaouis dépendent pour leur survie de l’aide internationale – « Les responsables israéliens appellent cela mettre la population “à la diète”. »
Pour Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadeh, depuis les accords d’Oslo, l’enjeu principal pour les Occidentaux a été non pas le droit au retour des Palestiniens mais l’intégration économique d’Israël. Ainsi du sommet de Casablanca en 1994, levant le boycott économique régional sur Israël et créant une Chambre de commerce du Moyen-Orient dont les orientations libérales ont renforcé l’influence économique et politique des États-Unis. De même avec les accords de libre-échange bilatéraux dès 2003 avec le Moyen-Orient, comportant une clause « obligeant le pays signataire à normaliser ses relations avec cet État et lui interdisant tout boycott commercial ». C’est dans cette vision que s’inscrit la stratégie de faire de Gaza une « Singapour-sur-Mer », « escamotant la justice au profit de la croissance par le marché et des investissements extérieurs ». Plus récemment, avec le projet de Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), passant par les Émirats, l’Arabie saoudite, Israël et la Grèce, pour contrebalancer la Chine et sa nouvelle route de la soie, Gaza est traitée comme « une page blanche ». Suivant cette logique, il y a lieu de s’inquiéter du doublement de la production d’hydrocarbures par les pays du Golfe, qui permettent aux Etats-Unis de renforcer leur puissance au moment où leur domination globale est de plus en plus contestée : la catastrophe humanitaire est déjà là. Une catastrophe climatique s’annonce.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
La Palestine au cœur du capitalisme mondial
Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes
Amsterdam, 160 p., 170 DH








