Le déplacement forcé des migrants subsahariens à Casablanca
À Casablanca, la capitale économique du Maroc, des centaines de migrants issus de pays d’Afrique subsaharienne sont en quête de stabilité sociale et d’épanouissement financier[1]. La majorité d’entre eux cherchent à rejoindre l’Europe et si certains parviennent à réaliser ce rêve, beaucoup se heurtent à une impasse.
Dans ce contexte, une pratique discrète se déploie dans l’ombre, au-delà des discours politiques : le déplacement forcé de migrants à l’intérieur du territoire marocain. À Casablanca, les opérations commencent avant le lever du jour. Dans certains quartiers, connus pour abriter des Subsahariens, les forces de l’ordre mènent des descentes. En quelques minutes, des dizaines de personnes se retrouvent interpellées, regroupées, puis emmenées en bus vers des villes du sud ou de l’intérieur du pays.

Des évacuations sous tension
Le 12 septembre 2025, les équipes de LeBrief.ma filment le transfert, par bus, de dizaines de migrants par les autorités locales vers d’autres régions du royaume[2]. Cette opération soulève des questions sur les politiques migratoires, les droits humains et les conditions de ces déplacements. Officiellement, ces opérations ne sont ni documentées publiquement ni revendiquées comme une politique systémique. Pourtant, les témoignages recueillis auprès des migrants, des associations et des observateurs indépendants attestent d’un schéma récurrent. La plupart des migrants interrogés décrivent des scénarios similaires : absence de procédure judiciaire visible, arrestations sans motif clair, transports collectifs vers des destinations inconnues.
Cette politique de dispersion s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes autour de certains lieux de regroupement. Le 8 mars 2023, les forces de l’ordre interviennent par dizaines pour démanteler les camps de migrants au quartier d’Ouled Ziane. D’après une source à la préfecture d’Al Fida Mers Sultan, les forces de l’ordre n’ont pas recours à la violence pour évacuer ces espaces publics occupés illégalement. Elles sont alors la cible de jets des pierres de la part des occupants. Plusieurs migrants confirment cette information : selon eux, une minorité de leurs camarades s’est livrée à ces actes de provocation. Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Selon Hicham Louderne, président du Bureau exécutif de l’Instance marocaine pour la justice sociale et les droits de l’Homme, l’intervention des forces de l’ordre fait suite aux appels des riverains de la gare routière d’Ouled Ziane. Selon des statistiques préliminaires, plus de 1 000 migrants subsahariens vivent aux environs de la gare, un chiffre qui ne cesse d’augmenter, notamment avec l’arrivée de 500 migrants originaires du Soudan. Les professionnels du transport se disent « dérangés » par la présence des migrants à l’intérieur et aux alentours de la gare routière. Abdellali El Khafi, secrétaire national des autocars de transport des passagers au Maroc, confie au 360[3]: « Le problème concerne surtout la forte présence de migrants subsahariens et l’usage fréquent des espaces publics et des lieux de réunion aux alentours de la gare routière d’Oulad Ziane. Ceux-ci occupent massivement les espaces publics et les lieux de rassemblement, ce qui crée dans cette zone une situation perçue comme problématique par certains habitants. » Une autre personne interrogée estime que ce « problème » devrait être pris en charge par le ministère de l’Intérieur ainsi que par les services de sécurité. Selon elle, cette situation doit être traitée progressivement et avec discernement. Elle ajoute que la présence de ces personnes autour de la gare « nuit à l’image et au bon fonctionnement de ses alentours ».
Le Maroc : pays de transit ou pays d’installation ?
Pour de nombreux migrants originaires d’Afrique subsaharienne, le Maroc représente d’abord une étape vers l’Europe. Pourtant, pour beaucoup, le voyage s’interrompt bien avant les côtes européennes. À Casablanca, notamment autour de la gare routière d’Ouled Ziane, nombre d’entre eux découvrent une réalité faite d’attente, de précarité et d’incertitude.
Les migrants rencontrés dans le cadre de cette enquête racontent des parcours marqués par les difficultés économiques, les pertes financières, les violences du trajet migratoire et l’impossibilité de trouver un emploi stable. Beaucoup expliquent avoir quitté leur pays dans l’espoir de rejoindre l’Europe avant de se retrouver bloqués au Maroc pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Diallo, un jeune Malien rencontré près de la gare routière, affirme avoir perdu l’espoir d’atteindre l’Europe. Les conditions de vie, l’absence de logement stable et la difficulté de subvenir à ses besoins l’ont convaincu d’envisager un retour dans son pays d’origine. « Depuis mon arrivée ici, il n’y a que des souffrances. » Amadou évoque lui aussi les difficultés auxquelles il est confronté : « Je ne peux pas tout expliquer, parce que j’ai vécu beaucoup de choses. Je veux rentrer chez moi, parce qu’ici, sans travail, c’est très difficile. Pour travailler, on me demande des papiers et, sans papiers, il est presque impossible de trouver un emploi. » D’autres témoignages mettent en lumière les formes de solidarité qui se développent entre migrants. Abdulai raconte avoir perdu l’argent destiné à financer son voyage vers l’Europe et avoir survécu grâce à l’entraide entre compatriotes. Malgré l’obtention d’un emploi dans un cybercafé, il dénonce des conditions de travail précaires et une rémunération largement inférieure à celle de ses collègues marocains : « Lorsqu’on est arrivés à Casablanca, on n’avait nulle part où rester, à part la gare routière. Pendant longtemps, on a vécu sans toit, sans rien, exposés à la pluie, ce n’était vraiment pas évident. Comme on était nombreux, entre migrants subsahariens, on a fait preuve de solidarité et on s’est entraidés pour nous en sortir. » Enfin, Ibrahima, livre un témoignage plus nuancé : « À mon arrivée au Maroc, mon objectif n’était pas vraiment défini. Ce que je peux dire, c’est que, depuis mon arrivée, les Marocains ont été gentils avec nous. Comme chez nous, il y a toujours des personnes qui se soucient des autres et qui donnent ce qu’elles peuvent. Si tu as besoin de quelque chose pour dormir, on te donne des affaires comme une couverture. Mais mon objectif, c’était de passer et de poursuivre mon voyage, mais, par malheur et par manque de compréhension, j’ai perdu mon argent. »
Ces récits illustrent une réalité souvent absente des débats publics : derrière les statistiques et les opérations de déplacement se trouvent des individus dont les projets migratoires ont été bouleversés par la précarité, les difficultés administratives et les interventions répétées des autorités.
Si les conditions de vie décrites par les migrants témoignent d’une grande précarité, elles ont également favorisé l’émergence d’initiatives de solidarité. Plusieurs acteurs de la société civile se mobilisent pour les accompagner. C’est notamment le cas du collectif Casa Lumière qui organise régulièrement des petits déjeuners au profit de plus de 250 migrants. Marie-France Anoir Duperron, membre du collectif Casa Lumière, explique que l’association accompagne chaque semaine entre 250 et 300 migrants subsahariens en leur fournissant des petits-déjeuners, des soins de première nécessité, des vêtements et une aide alimentaire. Le collectif assure également un travail d’écoute et d’orientation vers des structures spécialisées pour les questions administratives, médicales et sociales. Ses actions sont financées grâce aux dons, aux brocantes solidaires et au soutien de partenaires associatifs tels que la Banque alimentaire, l’ALCS et Caritas.
Le Maroc : pays de transit ou pays d’installation ?
En quittant leur pays, de nombreux migrants subsahariens nourrissaient l’espoir de rejoindre l’Europe, perçue comme un Eldorado. Pourtant, leur parcours témoigne d’une réalité plus complexe. Pour beaucoup, l’aventure se finit à la gare routière d’Ouled Ziane, où l’attente se prolonge et où le Maroc apparaît bien plus qu’un simple un pays de transit.
Une politique de dispersion contestée
Afin de mieux comprendre les logiques qui sous-tendent les déplacements internes des migrants au Maroc, nous avons recueilli le témoignage de Mehdi Alioua, sociologue spécialiste des migrations et membre du GADEM (Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants).
Selon lui, les opérations de déplacement de migrants vers différentes régions du royaume existent depuis plusieurs années et se sont renforcées après 2013 dans le cadre de la nouvelle politique migratoire marocaine. L’objectif principal serait de réduire la pression migratoire dans les zones frontalières du nord du pays et autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Notre expert explique : « En 2006, 2007, 2008, le Gadem, l’AMDH et d’autres organisations ont fait des rapports sur les rafles. Cette pratique n’était pas acceptable ni sur le plan moral ni sur le plan juridique ni même sur le plan politique. Et c’est vrai, ça a un peu diminué. Surtout, ce sont les expulsions vers l’Algérie de personnes venues de pays d’Afrique subsaharienne qui a pratiquement cessé. Mais il continuait à y avoir des rafles régulièrement avec déplacement à l’intérieur du pays. Avant, la pratique la plus connue, c’était l’arrestation et la déportation à la frontière algérienne. Après 2013, cela a cessé mais on a arrêtait les gens et on les envoyait un peu partout sur le territoire, parfois très loin au sud. »
Mehdi Alioua souligne toutefois que ces opérations soulèvent de nombreuses interrogations juridiques. Selon lui, les transferts s’effectuent souvent sans procédures clairement identifiables pour les personnes concernées et peuvent avoir des conséquences importantes sur leur stabilité sociale et psychologique. Il estime également que la gestion de la migration au Maroc demeure marquée par une logique sécuritaire héritée des années 2000, malgré les avancées introduites par la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA). Cette approche, explique-t-il, risque d’entraver les efforts d’intégration des migrants installés durablement au Maroc. D’après lui, « le but, c’était de les éloigner. C’était vraiment une stratégie d’éloignement. Donc, on a ramené des gens à Sidi Ifni, à Agadir, à Chouka Aitbaha, à Beni Mellal, à Hajeb. Ils descendaient à côté de la gare, c’est assez classique. Les forces de l’ordre, la gendarmerie royale et les forces auxiliaires travaillent ensemble selon les zones pour faire des opérations conjointes. Ce que je qualifie de “rafles” avait lieu surtout dans le nord du pays, à proximité des zones frontières mais parfois même ailleurs, dans les grandes villes comme Rabat. Il est même arrivé que les forces de l’ordre raflent des Marocains mineurs en pensant qu’ils étaient étrangers parce que noirs de peau, en les accusant d’“immigration clandestine”, ne tenant pas compte qu’ils parlaient darija, expliquant que c’est parce qu’ils avaient grandis ici. On a même raflé des étudiants qui avaient leurs papiers, des réfugiés, des femmes enceintes. Donc, ces rafles étaient en dehors du respect le plus basique des droits humains. Cela a été dénoncé à plusieurs reprises mais la réponse était d’expliquer que c’étaient des erreurs très rares, sans vraiment répondre sur le fond ».
Sur quelle base juridique les autorités s’appuient-elles pour effectuer ces déplacements internes ? Pour Mehdi Alioua, « aucun cadre juridique ne permet de faire ça. Cela se fait en dehors de toute procédure. C’est une stratégie purement militaire et sécuritaire, qui ne prend nullement en compte le facteur humain. C’est contraire aux principes de la nouvelle politique migratoire et de la SNIA. Par contre, ça va dans le sens de lutter contre la migration clandestine : les autorités expliquent qu’elles préfèrent cette stratégie d’éloignement que de tirer sur les bateaux qui forcent le passage ou de ramasser les cadavres des pirogues qui échouent. Mais c’est insupportable pour les communautés, car comment vivre et grandir sereinement dans un pays quand on peut à tout moment se faire arrêter à cause de sa couleur de peau ? On tombe dans l’arbitraire avec cette stratégie d’éloignement forcé. Cela touche directement l’intégration, l’inclusion, et favorise la montée du racisme. C’est une erreur stratégique, dont bien sûr nous allons payer les conséquences : on va être dans un rapport conflictuel permanent entre communautés en renvoyant la question de la migration à la sécurité. Il faut changer la loi 02.03 relative à l’entrée et du séjour des étrangers au Maroc. On a toujours dit qu’elle posait problème, dans la manière dont elle a été écrite, dont elle a été votée, et au moment où elle a été votée, à la suite de la loi antiterroriste, dans la précipitation, après l’attentat de Casablanca : le Maroc s’est doté d’appareils répressifs et a jugé bon de lier la loi 01.03, qui est la loi contre le terrorisme, et la loi 02.03, qui est la loi sur l’immigration. Il faut des décrets d’application beaucoup plus clairs par rapport à certains aspects protecteurs de la loi et plus de collaborations, même lorsqu’il s’agit de questions sécuritaires, avec la société civile et avec la justice. On n’a pas non plus de loi sur l’asile, ce qui est un vrai problème, car finalement on laisse le HCR choisir qui reste et qui rentre. Bref, pour moi, le plus important est de privilégier l’inclusion et d’agir en conséquence. »
Ce silence institutionnel contraste avec la souffrance visible. Sortir de cette impasse nécessite plus qu’une gestion sécuritaire. Il faut clarifier le cadre juridique, garantir des procédures transparentes, investir dans l’intégration et renforcer la coopération avec les associations.
Qui prendra la responsabilité de transformer cette impasse en avenir ?
Références
– La Stratégie Nationale de l’Immigration et de l’Asile (SNIA)
– La loi 02-03 relative à l’entrée et du séjour des étrangers au Maroc
– Casablanca : Opération de transfert de Subsahariens
– Casablanca : Poursuite des arrestations, ENASS
– Casablanca, ville refuge pour les migrants subsahariens au Maroc, Le Monde.fr
– Migrants subsahariens : une aventure vers l’Europe qui finit à la gare, Le 360
[1] Younes Saoury et Adil Gadrouz, « Migrants subsahariens : du rêve d’Europe au cauchemar d’Ouled Ziane », in Le 360 , 26 mars 2023.
[2] LeBrief.ma, Casablanca des migrants déplacés vers d’autres villes, YouTube, 13 septembre 2025.
[3] Younes Saoury et Adil Gadrouz, art. cit.
| Ce texte a été réalisé dans le cadre de la session Storytelling pour les migrations, avec le soutien de l’Institut français du Maroc. À lire aussi sur Enass.ma. | ![]() |









