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L’envers de la réussite

Le premier roman de Kaoutar Chaqchaq interroge avec subtilité les trajectoires individuelles et collectives et les modèles de réussite.

À son retour de France où elle fait ses études et traîne son mal d’être, Asmaa apprend de Farida la disparition de sa grand-mère. « Nous faisions un trio étrange, ma mère, Jedda et moi, enfant ». Ce sont tous les côtés de ce triangle familial, traversant le temps et les classes sociales, qu’arpente Kaoutar Chaqchaq dans ce très beau premier roman. Sociologue de la littérature et cofondatrice du collectif littéraire expérimental Asameena, elle plonge dans le quotidien et les rêves de trois générations de femmes, et en questionne les limites.

Dans les interstices des non-dits

Les jours poreux, c’est à la fois l’histoire d’une ascension sociale et des bouleversements que cela entraîne. Farida, fille d’« une vieille femme analphabète, sans patrimoine » mais pilier de toute sa famille, est de la génération de l’Indépendance, aime « les récits de destins fous, de vies remodelées par la volonté, par le hasard, et par des sauts dans le vide ». Elle qui rêvait du boulevard et se retrouva à suivre son mari dans un « trou », avant d’entamer « sa mue, depuis son poste au ministère de l’Habitat, jusqu’à lexercice de l’architecture dans un cabinet privé dont elle est la patronne ». Pour sa fille, elle veut effacer « les souvenirs de la piste de décollage » et des humiliations répétées, et l’envoie faire des études en France, dans une grande école. Asma, elle, y fait l’expérience de la banalité du racisme : « Je venais d’une autre école. Celle qui nous apprend à nous préparer à l’export, non pas à des conquêtes ».

Kaoutar Chaqchaq

Entre « les brisures » et « les attaches », Kaoutar Chaqchaq étudie la lutte des classes dans l’intimité d’une famille, dans les détails d’une posture, de silences et d’une politesse de façade. Farida, qui a connu les années de manque, « voulait accéder à un monde où on considérait ses frères, ses sœurs, sa mère et son père comme ne valant pas la peine de se mettre dans tous ses états », où sa mère, recluse à l’étage où dans un coin, se tient « paisible dans son amenuisement forcé » face à la belle-famille de sa fille. Un monde dont les valeurs font système, puisque ce même mépris est adressé aux plus vulnérables, à toutes celles et ceux qui ont un supérieur hiérarchique, aux fonctionnaires qui subissent les rouages malsains et sadiques d’une administration qui n’encense que pour mieux casser – subtile manière de pousser les gens hors de la fonction publique. La réussite de Farida, passe par l’effacement d’une partie de soi, ce qui ne va pas sans honte ni mutilation. À la génération suivante, Asmaa ne souscrit pas à cette injonction. De sa mère, elle dit : « Parfois, elle a ce désir de me figer dans l’éloignement. Elle voudrait que je la regarde de moins près, et me regarder de beaucoup moins près elle aussi. Elle le fait, pour que ce bras de fer qui était notre langage, et la substance de notre amour l’une pour l’autre, trouve de moins en moins d’espace pour se déployer, moins de mots pour se dire, et moins d’occasions de provoquer des dérèglements dans l’ordre des choses. » Dans la deuxième partie du livre, elle arpente ce qui a été laissé dans l’ombre non seulement par sa mère mais par le projet social de toute cette génération, s’attache à tout ce qui fait la beauté du lien et du partage, et répète, comme un leitmotif : « Laissez-moi seule avec mes cécités ».

Kaoutar Chaqchaq nous emmène sur les chemins tortueux de la mémoire, des rêves et des regrets, vécus à travers les complicités, les moments de plaisir, la chaleur d’un quotidien. Un texte d’une grande finesse.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Des jours poreux
Kaoutar Chaqchaq
Éditions du Sirocco, 288 p., 130 DH

3 juillet 2026