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Les mille et une vies des Russes au Maroc

Pauline de Mazières retrace l’épopée oubliée de la première génération de Russes installés au Maroc dans les années 1920-1930. Passionnant.

Boris de Parfentieff, maître de conférences à l’Institut de sociologie et futur directeur de l’École des cadres de Kénitra, qui fut le professeur de Mehdi Ben Barka ; Boris Maslow, auteur d’un ouvrage sur Les mosquées de Fès et du nord du Maroc ; la comtesse Ourossova, directrice de la Croix rouge ; le metteur en scène de théâtre Constantin Stanislavsky ; le fils de Tolstoï ; des officiers de marine, un député de la première Douma ; des entrepreneurs dans l’industrie du poisson, des géologues, des ingénieurs et des niania (nounous-gouvernantes-secondes mères)… c’est une communauté oubliée et pourtant haute en couleurs que fait revivre Pauline de Mazières : celle de la première génération de Russes installés au Maroc, après avoir quitté la Russie après la Révolution de 1917. En préface, Mohamed Jibril salue un « livre fort rare et précieux en son genre », retraçant dans des récits rocambolesques, « à la limite parfois du romanesque, sinon de l’incroyable », et avec un art consommé du portrait, les parcours de femmes et d’hommes « malmenés par l’histoire », qui ont choisi de vivre au Maroc « sans y avoir aucun rôle prédateur ». Son autrice, Pauline Prascovia Chéréméteff-de Mazières née à Rabat, fondatrice de la galerie L’Atelier qui a eu un rôle majeur pour l’avant-garde artistique marocaines, livre le résultat de vingt ans d’enquêtes auprès des intéressés et surtout de leurs descendants, étayées par les archives des familles, les photos, coupures de presses et même informations glanées dans des cimetières souvent à l’abandon.

Migrants de toutes conditions

Pauline de Mazières (à droite) avec Sylvia Belhassan

C’est à la disparition de sa mère, Marina Dimitrevna Levchina-Chérémeteff, qu’on voit en couverture chanter avec Mikhaïl LvolvichTolstoï, le fils de Léon Tolstoï, enterré à Rabat, que Pauline de Mazières a pris conscience que très peu de personnes de cette communauté y étaient restées. Cette génération d’émigrés des années 1920-1930 a longtemps été « vilipendée pendant l’époque soviétique », perçue comme une émigration d’aristocrates – les Russes« blancs » – un mythe pour l’autrice, qui retrace des parcours de migrants de toutes origines sociales, qui ont contribué à l’édification du Maroc dans divers domaines.

Que pouvaient alors savoir du pays ces personnes qui y arrivaient ? Quelques articles d’encyclopédie ou mémoires militaires ou de commerçants, des récits de voyage à succès mais décrivant des réalités déjà dépassées, l’établissement du protectorat, l’économie en pleine expansion « sur fond de rejet et de dissidence »… Pauline de Mazières enchaîne les portraits, raconte les mariages, les fortunes et les coups du sort, les regrets de ceux qui auraient eu en d’autres temps une autre vie – d’artiste, de médecin… – et qui ont eu à tout recommencer. Elle dit les deuils, les séparations, la perte d’un statut social privilégié. De sa propre famille, elle salue « cette dignité sans affectation qui est le propre de ceux qui ont “vu des choses” et en ont fait le tri ». Les portraits les plus tendres sont ceux des nianias, avec leur sagesse et leur aplomb – « Pouchkine n’eût-il pas eu de niania, nous n’aurions pas eu un grand poète », martelait l’une d’elles. Telle autre s’était prise d’affection pour une cigogne blessée. À Marrakech, Casablanca, Khouribga, Tanger, Rabat… Pauline de Mazières se souvient des figures tutélaires, des trajectoires des familles à travers l’Europe, parfois via la Turquie, recense les mariages, parfois avec des Marocain.e.s, note une épitaphe singulière, un sobriquet… Elle relève la coupure avec les anciennes générations restées en Russie, les silences sur les plus durs épisodes de l’exil, les liens au sein de la communauté mais aussi le peu d’intérêt pour les revendications nationalistes marocaines – beaucoup sont partis dès les années 1950 pour la France, le Canada, les États-Unis ou l’Australie, « n’importe où plutôt que de revivre des choses qui avaient bien assez marqué leur vie ». Après l’Indépendance, cette communauté a été oubliée. D’autres générations de Russes sont venues, les Di. Pi. (displaced persons) « qui avaient été enrôlés dans les travaux obligatoires, jetés sur les routes après des péripéties ou encore détenus dans des camps de concentration » ou refusant de vivre sous le régime stalinien. Puis d’autres encore, souvent les épouses de Marocains ayant fait leurs études en Union soviétique.

Ce livre d’une grande richesse peut se lire par bribes tant les évocations sont intenses. Mohamed Jibril le résume avec justesse : « Par la densité et la vivacité de ses évocations et de son style, souvent émaillé de tournures et de piques d’un humour à la fois lucide et porteur d’une tendre nostalgie, ce livre est particulièrement captivant et laisse percevoir une sensibilité et une atmosphère qui, disons-le, n’est pas sans lien avec une certaine tradition des récits romanesques russes ». Et surtout, il rappelle que les immigrants sont une chance pour le pays qui les accueille.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Histoires de Russes au Maroc
Pauline de Mazières
Éditions La boîte à culture, 282 p., 180 DH

11 septembre 2026