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Les vies derrière les papiers

L’historien français Philippe Artières présente une sélection de lettres de demande d’aide envoyées au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). Une lecture indispensable en ces temps de stigmatisation.

« Ils sont où les droits de l’Homme ? », s’indigne un père dont la femme et la fille risquent l’expulsion vers l’Algérie en pleine décennie noire. Comment obtenir une carte de résident pour travailler ?, demande ce rescapé de Tchernobyl venu se soigner en France. Comment avoir un titre de séjour sans repartir dans le pays dont il a fui la guerre ?, demande un orphelin mineur. Comment empêcher l’expulsion, qui brise des vies ?

Philippe Artières, historien du contemporain, a sondé les 632 boîtes où le Gisti conserve les archives de la permanence qu’il a tenue de 1993 à 2011 – avant, les dossiers n’étaient pas conservés par l’association, et après, ce sont des emails qu’elle reçoit. Dans ces cartons rangés par année, se trouvent les dossiers individuels en ordre alphabétique, certains réduits à quelques feuilles, d’autres beaucoup plus étoffés. Ces lettres, écrites à la main ou dactylographiées, par l’intéressé même ou par un.e proche, retracent les vies prises dans les tourmentes politiques du monde : Argentine après la crise économique de 2001, Haïti, Syrie, Turquie… Ces « documents peu spectaculaires » relatent les situations des invisibilisés « dans les mots dépouillés des plus pauvres ». « La lettre de demande de conseil est un genre à part » dans le champ épistolaire, note l’auteur : ni administrative, ni autobiographique comme pour une demande d’asile, « aucune ne cherche à convaincre son interlocuteur » : dans une économie de mots, « elles disent une impasse qui a des effets sur l’ensemble de la vie de leurs auteurs ». Leur sentiment dominant ? l’incompréhension.

Bouteilles à la mer

Philippe Artières

« Ces lettres disent l’influence de ces conflits sur des décisions individuelles, mais aussi comment les autorités françaises répondent à ces événements », explique Philippe Artières, qui s’intéresse particulièrement à la manière de demander de l’aide à cette association qui a investi le champ de l’aide juridique, pour appliquerle droit et en faire « une arme pour les personnes les plus précaires ». Et de rappeler le mot d’ordre du MLAC : « On ne mendie pas un droit, on se bat pour lui ». L’auteur souligne aussi les liens entre le Gisti et le réseau associatif qui prolonge son conseil par une action humanitaire plus large.

Pour lui, ces documents participent des « archives de l’infamie » de la « machine graphomaniaque de l’Occident », créant une « délinquance documentaire » et des entraves à la liberté de circulation. Ils disent les difficultés créées par la bureaucratie et témoignent de la violence institutionnelle qui n’a cessé de se renforcer depuis les lois Pasqua. « Toutes et tous se sentent menacé.es. » Or ce qu’il y a dans ces lettres, prises ensemble, c’est « un long et puissant plaidoyer ; bien que polyphonique, il fait entendre parfois très sourdement un désir de résistance à une injustice, et parfois ce qu’on pourrait nommer, après Foucault, subjectivation : par ces mots se faire reconnaître comme un sujet de droit. »

Les facsimilés des lettres sont suivis d’un entretien avec trois membres importants du Gisti, Nathalie Ferré, Danièle Lochnak et Jean-François Martini, qui témoignent des évolutions de leur travail : aux compétences juridiques nécessaires pour la défense des étrangers, s’ajoutent désormais les compétences informatiques « pour déjouer les pièges du numérique ». Ils racontent comment l’administration a tenté de piéger l’association dans la sélection des dossiers et détaillent les conséquences déplorables des lois sur l’immigration qui font de la migration un épouvantail, occultant l’intrinsèque vulnérabilité des personnes. Et de conclure : « les sans-papiers sont paradoxalement ceux qui ont plus de papiers que tous les autres. » Mais ils ne doivent pas avoir moins de droits.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Les papiers des sans-papiers, dans les archives du Gisti, 1993-2011
Philippe Artières
Anamosa, 144 p., 250 DH

4 septembre 2026