L’IA, notre miroir
Dans un stimulant essai, le philosophe français Oscar Brenifier invite à prendre à rebours notre perception de l’IA pour en faire non une menace mais une alliée.
Face aux réserves que suscite l’intelligence artificielle générative, qui vont de la condescendance au rejet apeuré, Oscar Brenifier, cofondateur de l’Institut de pratiques philosophiques pour promouvoir la philosophie dans la cité, se demande de quoi ce malaise est le nom. Pour lui, l’IA révèle « notre propre rapport à la pensée » : « Sommes-nous prêts à examiner ce qui, en nous, relève de l’originalité authentique, et ce qui relève de la répétition savante ? Sommes-nous disposés à distinguer la pensée comme épreuve intérieure ? » Des questions de fond, face auxquelles la tentation de désigner un « faux adversaire » est grande. Pour l’auteur, il est plus fructueux d’interroger la frontière entre humain et non-humain et d’examiner sur quels critères la pensée est légitime. « Peut-être n’avons-nous pas peur que l’IA pense mal. Peut-être avons-nous peur qu’elle pense justement comme nous. »
Repenser notre rapport à l’intelligence et à l’altérité
L’auteur analyse ensuite onze arguments brandis contre l’IA, accusée de servir la tricherie, d’abrutir les gens, de ne pas être humaine, de feindre des émotions, de ne pas avoir de subjectivité, de produire des hallucinations, de biaiser la prise de décision, de s’instaurer thérapeute, etc. Pour chaque argument, Oscar Brenifier recherche ce qui fonde la critique et en discute les tenants et aboutissants. L’écriture comme processus créatif personnel original ? Et si l’IA désacralisait plutôt l’écriture ? « L’IA, bien utilisée, peut-être un outil de libération cognitive », en faisant apparaître les angles morts de notre réflexion. Comme pour la calculatrice, qui a recentré l’enseignement sur le raisonnement, l’IA peut être l’occasion de « repenser la pédagogie de la pensée critique, de la responsabilité intellectuelle et de l’autonomie créative », pour devenir plus intelligents sans tomber dans la dépendance à ce qui est « une interface statistique ». Par ailleurs, un discours humain « ne garantit ni sa pertinence, ni sa cohérence, ni sa sincérité » et « l’humanité n’est pas toujours du côté des humains »… Quant aux émotions, elles reposent non sur la réciprocité mais sur le vécu de l’individu, qui n’est pas plus à l’abri d’une dépendance affective avec un être humain qu’avec l’IA, dont il s’agit de réguler les usages marchands. De même, rappelle l’auteur, notre pensée ne se déploie jamais « à partir du réel brut » mais de nos constructions mentales.
L’argument principal d’Oscar Brenifier est que l’IA menace les intérêts d’une classe de philosophes défendant son territoire contre la démocratisation et confondant à dessein « l’élitisme social sous couvert de rigueur », a fortiori dans une vision française défendant « la spécificité de l’humain par la pensée abstraite, là où d’autres cultures pourraient poser le problème en termes d’efficacité ou d’utilité ». Il rappelle que le dialogue peut être stimulé par l’étrangeté, « qui rend la pensée nécessaire », et que ce qui compte, c’est l’effet produit. La décision impliquant une responsabilité, il importe cependant de ne pas croire que l’IA « décide » et de ne pas se « retirer du champ étique derrière le paravent technologique ». « Ce que l’on reproche à l’IA, c’est précisément ce que nous avons programmé en elle », conclut Oscar Brenifier, c’est l’image de notre rapport à l’intelligence et à l’altérité.
Cette stimulante réflexion aurait gagné à resituer la réflexion dans son champ politique et économique, car l’auteur évoque de façon générique l’IA sans rappeler que les IA les plus connues et qui dominent le marché sont produites par des sociétés privées dont les fondateurs ne sont pas particulièrement connus pour leur humanisme.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
L’IA, alliée de la pensée critique ? De Socrate à l’algorithme
Oscar Brenifier
Éditions Ancrages, 176 p., 180 DH









