Poèmes pour la fraternité
Quand la finitude s’impose avec une présence de moins en moins discrète, Abdellatif Laâbi redonne des raisons d’aimer l’humanité, dans le partage de l’éthique et de la joie.
« La ghaliba illa al-khammar, Seul le tavernier est vainqueur ». C’est ce vers du poète irakien Abd al-Wahab al-Bayati que Abdellatif Laâbi prend pour exergue de son dernier recueil, une invitation à ne reposer ni le verre ni les vers, à poursuivre, quoi qu’il en soit, l’amitié des commensaux. Le recueil, hanté par la mort, tient son titre de sa section finale, où le poète constate : « presque tous mes amis / ont quitté la taverne », « que fais-je encore là / alors qu’une aube insensée m’attend dehors » ? Pourtant, face à « La porte », c’est le dicton qu’il convoque malicieusement : « la souris trop pressée / fait le bonheur du chat », tout en avouant : « je roule dans la vie / “à tombeau ouvert” ». À l’instar de ses récents recueils, Un dernier pour la route fait, face à l’approche de l’inéluctable, un bilan d’une vie dédiée à la poésie, à la lucidité face aux dérives du monde et à ce qui fait la substantifique moëlle de l’humanité.
Finitudes
« Je suis prêt / pour aborder l’inconnu / exactement comme je l’étais / quand je fus un jour accueilli / par la vie », annonce-t-il dès la première section, intitulée « Premières gorgées ». Être prêt, ce n’est pas non plus renoncer. Abdellatif Laâbi avoue qu’il n’a « pas de parole » dans sa décision d’arrêter d’écrire et se réjouit que les poèmes continuent à choisir « [s]a caboche / pour tambouriner / jusqu’à trouver / la mélodie de leur chanson ». Il y a les émerveillements renouvelés, comme les couleurs du jacaranda en fleur, ou le plaisir d’évoquer sa mère et les redoutables imprécations dont elle vouait aux gémonies « ceux qui… », dont la liste remplirait « un livre entier / si je m’avisais de les citer tous » – « Ah ! Le temps faste de sa langue vipérine ! »
Mais il y a aussi la violence du monde et le recueil se fait conversation avec quiconque conserve une once d’humanité. Dans « J’essaie d’écrire un poème sur Gaza », Abdellatif Laâbi dit le sentiment d’impuissance et refus du « crime d’indifférence » face au génocide et au « nouvel ordre-désordre du monde ». Il évoque la sidération face à la déshumanisation, quand dans le « lexique des bourreaux » transforme le meurtre en élimination, quand les drones démontrent le « sadisme aveugle / de l’intelligence artificielle », quand un enfant, un poète, la planète sont voués à la destruction. Le poème, bref, capte des images et témoigne d’un XXIème siècle non moins catastrophique que le XXème. Et quand s’ajoute la fragilité du corps, la question dans « Saudade » est « Comment s’évader / de la prison de l’univers ? » Désespéré avec le poète irakien Muzaffar al-Nawwab et l’écrivain iranien Sadegh Hedayat, Abdellatif Laâbi recommande pourtant de « ne pas se rendre » et partage « un petit conseil » : « accrochez-vous au premier souvenir heureux / qui vous passe par la tête ». Il énumère les possibles, comme « assister en direct / à la chute d’une dictature », fait l’éloge des gestes simples et affectueux du quotidien, la légèreté d’un sourire, le chant d’une tourterelle, la liste des possibles dictionnaires amoureux à écrire. En guise de « dernières volontés », il nous invite à vivre et à garder au cœur que :
« La vie
ce n’est rien
si l’on n’éprouve pas sa douceur
ses délices
ses pincements au cœur
Si l’on n’avoue pas la nostalgie
de l’enfance qu’elle nous a octroyée
si, à leur simple énonciation
les mots de liberté
amour
justice
ne nous mettent pas
instantanément
sur la voie du poème »
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Un dernier pour la route
Abdellatif Laâbi
Le Castor astral, 160 p., 210 DH









