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Pour retrouver la boussole de l’éthique

Le dernier essai d’Asma Lamrabet invite à remettre l’éthique au cœur de la lecture des textes religieux.

Une société dont la culture religieuse est polarisée sur le clivage halal / haram et qui affiche une piété ostentatoire. Des discours religieux, un système éducatif, des instances de décision politique emprunts d’une religiosité traditionnaliste. Mais où est l’éthique ? s’interroge Asma Lamrabet, pour qui le Coran ne saurait être lu comme un code, car sa finalité est d’abord de proposer une éthique de la relation des humains au divin, à la nature et entre eux. « Le Coran – en tant que Texte sacré – porte une vision du monde cohérente et des enseignements théologiques, éthiques et juridiques profondément connectés. On ne peut donc dissocier sa vision éthique de sa dimension juridique normative comme le fait la lecture traditionaliste majoritaire actuelle ». Pourtant, regrette l’autrice d’Islam et libertés fondamentales, pour une éthique universelle (En toutes lettres, 2023), la lecture éthique est restée « le “parent pauvre” de toute l’exégèse musulmane ».

Pour retrouver la boussole de l’éthique

Asma Lamrabet

Asma Lamrabet fait remonter cette crise éthique aux premières guerres intestine de l’Islam : la peur de la fitna a légitimé l’acceptation du despotisme et entravé l’épanouissement de l’éthique comme catégorie scientifique à part entière, malgré les approches de Miskawayh, des Mu‘tazilites et des mystiques. La morale religieuse (adab shari‘a) s’est focalisée sur la pratique, oubliant les finalités présentes dans le texte. Ce n’est que récemment, dans des travaux comme ceux de Taha Abderrahman, Mohamed Abed al-Jabri, Mohamed Arkoun, Mohamed Abdullah Draz, etc. que l’éthique redevient une préoccupation. Or, « repenser la place de l’éthique au sein de la pensée musulmane, c’est reconfigurer toute notre place au sein de l’universel humain ». Pour Asma Lamrabet, il s’agit de rééquilibrer entre institutions, normativité et spiritualité : son livre est celui d’une croyante convaincue qu’« il est difficile de dissocier la spiritualité de la religion » et qui regarde avec circonspection une modernité fondée sur la puissance technique et la marchandisation – notamment la modernité occidentale revendiquant « un système de valeurs débarrassé des “scories” du pouvoir clérical, essayant ainsi de forger une éthique sans spiritualité ou Révélation monothéiste ».

Asma Lamrabet recense les concepts éthiques majeurs qui traversent le texte coranique et en portent le sens. S’appuyant sur les ressources de la linguistique, de l’anthropologie et de l’histoire, elle s’attache à déployer chacun dans un vaste réseau sémantique pour souligner la cohérence et la portée du message. Le tawhid d’abord, non seulement comme réponse aux polythéistes ou aux matérialistes, mais comme invitation à observer « l’énigme de l’âme » et à se libérer « de toute autorité qui se permettait de revendiquer voire d’instrumentaliser un héritage divin afin de cautionner son pouvoir religieux sur les âmes et consciences ». D’où le lien qu’Asma Lamrabet fait avec le libre arbitre. Ensuite, la raison (‘aql), « tout à la fois sensée, spirituelle, émotionnelle » : l’autrice évoque ici Maïmonide et Ibn Rochd, pour qui « la raison et la Révélation sont deux voies différentes vers la même vérité ultime », mais aussi Ibn Arabi, la question étant celle de la priorité de l’une sur l’autre. La justice (‘adl) et ses multiples déclinaisons (haq, vérité ; qast, équité ; qistat, balance ; mizan, équilibre ; wazn, juste mesure ; mustaqim, droiture), toujours formulées sur le mode impératif. Les bonnes œuvres (‘amal salih), qui sous-tend la solidarité et la cohérence entre foi et actions. Enfin la miséricorde (rahma) en tant qu’éthique de l’altérité. Tous ces concepts constituent le socle d’une lecture en rupture avec le formalisme et le ritualisme dominants. Ce livre est un nouvel appel à la réforme de l’enseignement de la religion.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

L’éthique oubliée du Coran
Asma Lamrabet
Albouraq, 288 p., 160 DH

15 mai 2026