Pour une épistémologie de la solidarité
Dans deux articles essentiels, la sociologue australienne Raewyn Connell souligne les permanences de l’hégémonie coloniale dans le champ de la connaissance et propose des pistes pour le rendre plus démocratique.
Penser l’histoire d’une discipline, c’est mettre au jour les problématiques de sa généalogie. Dans « Pourquoi la théorie classique est-elle classique ? », qui a été lu comme « une critique de l’orientalisme de la sociologie », Raewyn Connell souligne l’origine coloniale de la sociologie, fondée sur « l’idée de la différence globale […] entre la civilisation de la métropole et celle d’autres cultures dont la caractéristique principale était la primitivité » et assimilant changement historique au progrès. Pourtant, la sociologie est complexe, avec d’un côté l’intérêt pour la liberté civile, la liberté sociale et économique, la souveraineté populaire, etc. et de l’autre l’effacement par la méthode comparée de la « pratique réelle du colonialisme du monde intellectuel bâti sur les gains de l’empire ». Si certains, comme Durkheim, avaient intégré le regard impérial, « d’autres chercheurs français en sciences sociales engageaient un dialogue sur la modernité, le colonialisme et la culture avec des intellectuels du monde islamique », notamment. Dans « Les sciences sociales à l’échelle mondiale », Raewyn Connell appelle à décoloniser le savoir et à dépasser « les inégalités mondiales de l’enseignement supérieur, des institutions de recherche, de la reconnaissance et de l’autorité intellectuelles ».
Refondre la sociologie de la connaissance

Ces deux brefs textes sont essentiels car ils s’interrogent sur le pourquoi des opportunités de dialogue perdues et sur la manière de construire des liens entre les recherches des Suds. Le premier écueil, c’est la permanence de la logique coloniale, accentuée à l’ère néolibérale, où « le monde colonisé était d’abord et avant tout une source de données » et la métropole« le lieu du moment théorique de production de la connaissance » : outre l’imposition du cadre de référence du Nord par sa simple centralité dans l’économie de la connaissance, cela a pour conséquence de réduire les réalités locales « au statut d’un « cas » défini par des concepts métropolitains ».
Raewyn Connell liste les alternatives : les savoirs autochtones, qui existent mais ne suffisent pas toujours, notamment dans le domaine médical ; la communication postcoloniale, sur le modèle des féminisme globaux, mais cela ne résout pas la problématique de la colonialité du pouvoir. Il faut « une critique approfondie de l’économie globale du savoir centrée sur le Nord, et des processus qui l’ont produite et qui maintenant l’entretiennent » : déconstruire les catégories ; se concentrer sur l’exclusion de la connaissance sociale produite à la périphérie ; rompre avec une vision étroite de la connaissance comme produite seulement par les chercheurs, car l’économie de la recherche inclut le personnel non académiquequi soutient les travaux d’enseignement et de recherche. Raewyn Connell rappelle qu’en dehors des grandes institutions, de nombreux projets de recherche s’appuient « sur des communautés décentralisées qui sont souvent très pauvres », mouvements sociaux, contre-publics, ONG soutenues par des fonds d’aide au développement…, communautés élargies par l’alphabétisation des femmes et de populations jusqu’alors exclues. Elle invite aussi à remettre en question la privatisation du monde, qui impose les paradigmes du Nord, notamment ceux de l’économie et de la modélisation mathématique. Elle déplore la promesse trahie de décentralisation technologique et de démocratisation quand Internet a été privatisé par quelques sociétés.
« L’alternative à l’épistémologie en pyramide, qui préserve la domination du Nord, et à une épistémologie en mosaïque, qui scinde les uns des autres les projets d’acquisition de connaissances du Sud, doit être une épistémologie fondée sur la solidarité. » Cela suppose de rompre avec les logiques de compétition individuelle, de gestion entrepreneuriale qui font exploser les hiérarchies nourries par le colonialisme et qui dénaturent la connaissance, pour construire, patiemment, des liens. « Une démarche de long terme », mais un enjeu démocratique essentiel.
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Décoloniser le savoir, sciences sociales et théorie du Sud
Raewyn Connell
Petite biblio Payot, 128 p., 110 DH








