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Cartes insurgées

Une carte, ce n’est pas seulement l’inventaire de l’immuable, mais du vivant et des luttes politiques, sociales et économiques en cours. Tour du monde en 21 exemples.

Lutter contre l’éviction des populations, mesurer les ravages de l’agrobusiness, protéger les territoires traditionnels, faire voir les exilés, les sans-abris, les exploités… Le collectif Orangotango+ (orang-outan en portugais) souligne la portée critique et mobilisatrice de la carte. Ce collectif de géographes critiques interroge depuis 2008 l’espace et les modes de résistance à l’invisibilisation des populations marginalisées par le biais de l’éducation populaire et de cette méthode au carrefour de la science, du politique et de l’art. Ceci n’est pas un atlas a d’abord été publié en anglais en Allemagne en 2018 et vient d’être traduit en français. Coordonné par Nepthys Zwer, spécialiste allemande de cartographie radicale, il s’appuie sur le statut particulier de ce type d’image ainsi que sur sa portée imaginaire et sur son « pouvoir performatif » pour en faire un « outil de luttes ». Car, insiste l’éditeur Benjamin Roux,« la carte est un récit », porteur d’intentions et insérée dans des réseaux de pouvoir.

Interview de Nepthys Zwer sur la cartographie radicale

Un outil d’appropriation

Les 21 exemples présenté, du Maroc au Brésil en passant par le Canada, les Philippines ou l’Égypte, ont en commun de revendiquer des droits : sensibiliser à des situations d’injustice, valoriser son existence, interroger les données et la constitution des savoirs, se doter de moyens de lutter. Ainsi, à Sidi Youssef Ben Ali près de Marrakech, la géographe canadienne Élise Olmedo, spécialiste de géographie sensible, a pendant six ans invité les femmes du quartier à représenter leurs espaces vécus et ressentis par le biais du textile, coupé, cousu, brodé… « En réintroduisant le geste du toucher dans la connaissance, tant pour les personnes produisant la carte en conscientisant et formalisant leur vécu, que pour les destinataires qui s’impliqueront dans une lecture corporelle de ce vécu, cette cartographie replace le savoir dans le sensible. » À San Francisco, la carte « anti-éviction » est accompagnée de performances dansées. À Hyperabad, en Inde, une dynamique de crowdsourcing recense les marchés de la ferraille, les toilettes publiques, les quartiers informels pour rendre plus démocratique la planification urbaine. En Amazonie, Projeto Nova Cartografia Social da Amazônia questionne au passage le choix des mots – cartographie sociale ? culturelle ? participative ? – et insiste sur la nécessité que les personnes concernées prennent elles les décisions d’inclure ou d’exclure les données. En Autriche, on travaille à un « plan genré » de Vienne pour rendre visible la représentation des femmes dans l’espace public. L’observation du fléchage des aéroports fait apparaître la confiscation des espaces publics au profit d’espaces commerciaux…

Magnifiquement illustré, le livre donne à voir le monde d’un autre point de vue que celui du capitalisme dominant, mobilisant toute la créativité des collectifs en lutte. On est invité à cesser de se laisser passivement cartographier pour « mettre la main à la carte », dans un joyeux « effort d’intelligence collective » destiné à « cartographier les systèmes d’oppression et non les personnes opprimées ».

Et vous, vous lisez quoi?

Kenza Sefrioui

Ceci n’est pas un atlas : la cartographie comme outil de luttes
Kollektiv Orangotango+, ss. dir. Nepthys Zwer
Éditions du commun, 240 p. + livret de 32 pages, 25 € / 320 DH

17 février 2023