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Dis:tance: La Villa Ficke (suite)

Seconde partie : Les mille vies de la Villa Ficke…

La Villa Ficke perturbe les récits historiques proposés par le passé. Elle secoue cette docile matière morte qu’est l’histoire : l’histoire des Marocains, l’histoire des Allemands, leurs histoires en commun. Certaines portions de l’histoire de la villa ressemblent à ses salles dégarnies. Une vaste villa traversée par de nombreux occupants. Parmi eux, des élèves qui n’ont jamais saisi la véritable histoire de cet endroit qu’ils ont intimement fréquenté.

Dessin de Aicha El Beloui

Parce que la Villa Ficke, en plus de son histoire coloniale, en a une autre, incarnée par des enfants avides d’apprentissage. En troquant son nom de Ficke pour celui de Khnata Bent Bakkar, la villa a connu une autre ère. Privée du statut de reine par la tradition monarchique marocaine, Lalla Khnata Bent Bakkar a assuré la régence pendant la période ayant suivi la disparition du sultan Moulay Ismail en 1727. Originaire de la tribu des Mghafra, elle est la fille du grand chef Bakkar Ben Ali. Elle est offerte par ce dernier en 1678 au sultan Moulay Ismaïl (1672-1727), un des sultans les plus célèbres de la dynastie alaouite. Elle est devenue ainsi une figure féminine emblématique du Maroc. Le collège qui porte son nom n’accueille que des filles.

 

Le collège de filles

Rachida, ex-directrice de société aujourd’hui à la retraite, est une ancienne élève du collège Khnata Bent Bakkar. Elle raconte avec nostalgie ses années de collège : « J’ai commencé mes études en 1974. J’y ai étudié à l’époque les maths, le français, l’arabe, l’histoire et géographie, les sciences naturelles, la chimie et la physique, la musique, la danse, la couture et le sport dont la natation. On avait même accès à une bibliothèque. À l’époque de ma scolarité, je ne connaissais pas l’histoire de la villa Ficke. Je l’ai apprise récemment sur Facebook. » Les filles de Khnata Bent Bakkar sont aujourd’hui des femmes qui tracent avec succès leur chemin et dont le parcours scolaire est marqué par l’énergie qui habite la Villa Ficke. Hayat, ancienne élève du collège, témoigne : « J’ai eu mon brevet à Khnata Bent Bakkar. J’ai vécu là-bas les meilleures années de ma vie. On était entre filles et on avait beaucoup de cours. Le programme était super chargé et on avait aussi beaucoup d’activités parascolaires. »

Si Hayat ne connaît pas l’histoire de Ficke, elle considère que c’est à cause des lacunes du système éducatif marocain. « Il n’y avait rien qui présentait au sein du collège la figure de Khnata Bent Bakkar ou de Karl Ficke. Les professeurs ne nous ont jamais raconté leurs histoires et les programmes scolaires ne les évoquaient pas non plus. Ils doivent être tous les deux connus pour notre culture générale. J’ai découvert l’histoire de Karl Ficke il y a quelques années, grâce à une publication sur Facebook de Casablanca Patrimoine. Par contre, je connais Khnata Bent Bakkar à travers un feuilleton marocain. »

À l’instar de Hayat et Rachida, Kamilia tient à partager son souvenir de la villa. À son époque, c’est-à-dire à la fin des années 1990, l’état de l’édifice s’était détérioré et présentait des risques pour les élèves. Seules des leçons de musique étaient encore proposées dans un coin de la villa. Quant aux autres matières, elles étaient administrées dans un bâtiment construit dans la cour de la villa.

« J’ai fait mes études à Khnata, c’était la meilleure époque. On n’a jamais eu accès à l’intérieur de la villa. Elle était fermée. On y entrait en cachette par une fenêtre et on y passait les après-midis libres. On trainait aussi dans le jardin. On disait que l’édifice était hanté, qu’il y avait des djinns. » Youssef a fait ses études dans un lycée mixte qui se trouve à quelques mètres du collège Khnata. « Je me rappelle bien de la villa même si elle était en ruine à l’époque. On se rendait au collège pour rencontrer nos petites copines et on faisait parfois le mur. On entrait même si c’était interdit. On fumait en cachette et on passait des heures à l’intérieur. On disait qu’elle était hantée par des djinns allemands. » Les djinns allemands de la villa n’effrayaient pas les amoureux. S’ils existaient véritablement, ils ont certainement été témoins de moments d’intimité, de rencontres secrètes entre des adolescents passionnés. Des jeunes qui ont façonné à leur manière une nouvelle destinée de la villa.

Dessin de Aicha El Beloui

Les guides touristiques de Casablanca, qui souffrent beaucoup en ces temps de Covid 19, sauvegardent également la mémoire plurielle de la capitale économique, y compris celle de la villa. Abdessalam, qui squatte les rues de l’ancien quartier des Habous à la recherche des touristes, est fier de connaître l’histoire de Karl Ficke. Il est d’autant plus fier de la raconter à des touristes incrédules : « Les touristes allemands ne me croient pas quand je leur raconte l’histoire de Ficke. Ils ont tous ce réflexe de vérifier sur leur téléphone mes histoires. Ils ne savent pas que ce que je leur raconte n’existe même pas dans les livres d’histoire. Je leur montre mes références à moi. Des images de Karl Ficke dans sa villa. Nous faisons un tour et je les emmène se reposer au parc de la Ligue arabe que les prisonniers allemands ont aménagé. Par la suite, on se rend au foundouk de Ficke pour qu’ils achètent des souvenirs. »

En ces temps de Covid 19, plusieurs endroits ont été aménagés à Casablanca pour isoler les personnes malades etendiguer la propagation du coronavirus. Il y a quatre-vingt-dix ans, des cartes de la ville présentent la Villa Ficke comme un préventorium. En 1942, le typhus, la peste et la tuberculose sévissaient au Maroc et la villa était considérée comme un endroit stratégique pour prévenir leur propagation. Le projet n’a pas vu le jour, car le domaine sanitaire a connu quelques avancées qui ont freiné l’invasion d’épidémies dévastatrices.

Pour rénover la villa

La Villa Ficke est un lieu chargé d’histoire et témoin d’une des pages les plus importantes de l’histoire du Maroc et du monde. Une villa construite pour un homme d’affaire allemand, qui parle arabe et berbère, sur un sol marocain, la veille de l’occupation française. C’est ce que Jawhar Kodadi s’est acharné à prouver, présenter et sauvegarder dans son mémoire de fin d’études. Jawhar Kodadi a grandi à Casablanca et a toujours été émerveillé par cette villa située au cœur de sa ville natale. Décidé à résoudre l’énigme de ce bâtiment mystérieux, il en fait le sujet même de son projet de fin d’études à l’École Nationale d’Architecture. Son mémoire porte sur l’effort urbanistique et architectural de la ville de Casablanca et du lien entre l’espace, la mémoire collective et la question identitaire, plus particulièrement concernant la Villa Ficke.

Jawhar Kodadi entreprend un travail de recherche historique et documentaire où s’entremêlent narration, description et analyse, afin de démontrer l’importance de la villa, en tant que témoin spatial de l’histoire de Casablanca, du Maroc, et des enjeux internationaux pendant la période des deux grandes guerres. Son travail a abouti à une proposition de projet de rénovation et revalorisation de la villa. Faire de la villa un objet d’exposition, une capsule temporelle, qui raconte son histoire, ainsi que les événements auxquelles elle a été témoin. Malheureusement, son projet n’a jamais pu voir le jour. Cependant, Jawhar Kodadi raconte son aventure avec enthousiasme : « Le jour où je devais choisir un sujet de mémoire de fin d’études, je n’ai pas hésité un instant. C’était comme une révélation, une destinée et une destination. J’avais finalement l’occasion de travailler sur ce qui m’a toujours passionné. J’ai pensé à plusieurs reprises à changer de sujet car j’étais constamment bloqué par des histoires de paperasses et d’autorisations. Un jour, j’ai décidé de ne plus attendre l’autorisation de la commune de Casablanca où de n’importe quelle institution pour avoir les plans de la Villa. J’ai pris mon calepin et mon mètre et je me suis présenté à la porte du gardien du collège Khnata Bent Bakkar. J’ai développé une relation de confiance avec lui. Il m’a écouté et au bout de plusieurs conversations, il a compris que je voulais seulement qu’il m’ouvre la porte, qu’il mette fin à mon supplice. Lorsque j’ai mis les pieds dans la villa, le temps s’est arrêté. Je n’en revenais pas. Je ne voulais plus ressortir mais j’ai pris les mesures qu’il me fallait et je suis parti le cœur rempli de joie et bien motivé à terminer mon projet. » Jawhar Kodadi se livre avec abnégation à son travail. Il construit tout seul une imprimante 3D pour pouvoir tracer la villa et avoir l’impression d’y être à longueur de journée. Il présente une proposition de rénovation de la villa en espace culturel. Mais la commune avait un autre plan pour la villa. Le jeune architecte estime néanmoins avoir gagné son pari : avoir à sa disposition la Villa Ficke imprimée en 3D. Un petit chef-d’œuvre qui lui rappelle cette belle aventure, où il a tenté l’impossible…

Même si la Villa Ficke a traversé de multiples épreuves, elle a pu résister à l’usure du temps. Éprouvée et fragilisée certes, mais tenant encore bon. Le mérite revient largement à Casamémoire. La rénovation de la villa a vu le jour suite à la pression exercée par Casamémoire, une association marocaine à but non lucratif de sauvegarde du patrimoine architectural du XXe siècle au Maroc. Créée en 1995, cette structure a vu le jour suite à la démolition de la Villa Mokri, un bâtiment conçu et signé par l’architecte Marius Boyer. Les membres de Casamémoire œuvrent pour préserver la spécificité de Casablanca, à travers la valorisation de son patrimoine architectural, la préservation de sa mémoire collective, et la recherche de stratégies de développement du tourisme culturel au sein de la ville. C’est grâce à l’engagement de cette association que la villa Ficke a été sauvée.

Dessin de Aicha El Beloui

C’est ici qu’intervient Casablanca Patrimoine, Société de Développement Local, qui a été créée en avril 2015 à l’initiative des collectivités locales. Elle se charge de la réhabilitation, la sauvegarde et la valorisation du patrimoine culturel, matériel, immatériel et naturel de la Région du Grand Casablanca. Casablanca Patrimoine a pour rôle principal d’assurer la coordination entre les différents acteurs locaux, régionaux et nationaux en vue de la mise en place d’une stratégie de sauvegarde et de valorisation du patrimoine, en concertation étroite avec la Commune. Casablanca Patrimoine pilote le projet de reconversion de la villa en espace culturel. Après restauration, la villa abritera un musée, un centre d’expositions, des ateliers d’arts modernes et des espaces verts. Le budget alloué à cette rénovation est de 25 millions de dirhams (2,73 millions d’euros).

Revisiter la villa et ses pavillons, c’est le souhait le plus ardent de Hayat : « Je suis très contente d’apprendre que mon collège sera sauvegardé et deviendra un patrimoine. J’aurai l’occasion d’y aller maintenant. J’ai beaucoup de bons souvenirs en rapport avec cet endroit. J’espère retrouver par la même occasion mes camarades d’avant. » Si Hayat est ravie du travail de rénovation, Jawhar Kodadi l’évoque avec amertume : « Le budget qui lui est alloué est énorme. Cela doit se manifester concrètement. Le jardin de la villa déjà aménagé est décevant et son entretien n’est pas fameux. Il ne reflète pas la particularité et la symbolique de la villa. Il est séparé de la villa par un grand mur blanc gigantesque à la Game of Thrones. Ils auraient pu écrire sur le mur toute l’histoire de cet endroit. Cela pourrait inspirer les enfants qui jouent dans le jardin. »

Car il s’agit là d’une partie importante de l’histoire de Casablanca où les destins des Marocains et des Allemands se sont définitivement liés.

Oumaima Jmad

Oumaima Jmad est doctorante au Laboratoire de recherche sur les Différenciations socio-anthropologiques et les Identités sociales (LADSIS) de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines Aïn-Chock de Casablanca. En parallèle, activiste féministe, elle est engagée dans des projets de lutte contre les violences fondées sur le genre et la promotion de l’égalité avec l’Association marocaine pour les droits des femmes (AMDF). À travers le programme Openchabab porté par la maison d’édition indépendante En toutes lettres, elle s’est initiée au journalisme d’investigation.

À lire en allemand ici.

28 avril 2021