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Ribat al-Koutoub: la double résistance des lettrés

Croire que le Net ferait disparaître le livre en papier est une fable tragique dont la plupart sont revenus. Croire que le livre survivrait en autarcie sans mobiliser le Net est l’expression d’un purisme suranné. Le site de lecteurs et de lettrés, Ribatalkoutoub.com, qui vient de commémorer sa première décennie à la Bibliothèque nationale à Rabat, est un cas singulier qui mérite qu’on s’y attarde pour saisir ce qui se joue dans ce moment hybride, aux desseins insaisissables.

Abdelhay Moudden

Abdelahad Sebti

Porté d’abord par un duo de chercheurs, écrivains et fins lecteurs, le politologue Abdelhay Moudden et l’historien Abdelahad Sebti, et par une équipe d’érudits, humbles et dévoués, cette revue numérique est, comme l’a subtilement formulé un des participants, « un oasis dans une terre aride ». Et sa permanence est le symbole, selon Fadma Aït Mous, du colibri qui au lieu de se lamenter sur l’absence de lecteurs, fait sa part en créant quelques uns de plus.

Susciter des envies, provoquer des débats, établir des ponts entre les disciplines, décloisonner le rapport entre les langues et les chapelles du savoir, c’est tout cela que permet un site dédié aux livres. Parce qu’il ne faut pas l’oublier, le livre est un objet clos, qui enferme en son sein des potentialités d’ouverture infinies. Faire du livre l’objet d’un site, c’est tout simplement donner accès à toutes ses ouvertures en les rendant effectives.

En créant un site, les amoureux du livre et de la lecture font une double résistance. D’abord contre les cyniques qui croient que la faible littéracie est une damnation. Et contre les technophobes qui croient que le Net ne sert qu’à détourner de la culture savante. Dépasser ainsi les hiérarchies, les préjugés et les parti-pris faciles est un premier pas pour oser une deuxième révolution culturelle, à travers laquelle le livre renaîtrait par son pharmakon (sa cure et son poison).

Driss Ksikes