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Une vie de courtisan

En lice pour le prix Goncourt et le Grand Prix de l’Académie française, le deuxième roman de Maël Renouard sonde la psychologie d’un homme élevé dans les arcanes du pouvoir.

Fils d’instituteur, Abderrahmane Eljarib est choisi adolescent pour étudier au Collège royal aux côtés du futur Hassan II. S’il échappe aux incertitudes matérielles, il accepte, en devenant un satellite dans l’orbite du monarque, une vie toute d’instabilité : « Je fus en grâce autant qu’en disgrâce. » Le brillant étudiant, qui caresse le rêve de devenir écrivain, est tour à tour envoyé aux confins du royaume pour construire « une antenne de la Qaraouiyine à Tarfaya », où il se morfond, et chargé d’importantes missions, comme l’organisation du 300ème anniversaire de l’avénement de Moulay Ismaïl.

Maël Renouard, qui avait obtenu le prix Décembre en 2013 pour La Réforme de l’opéra de Pékin (Payot et Rivages, 2013), étudie brillamment les ressorts de la dépendance : l’attente, l’espoir, la désillusion… L’angoisse, surtout, d’avoir fait une bourde ou d’être oublié, qui conduit le personnage à accorder une attention maniaque à tout détail susceptible d’être un indice de l’humeur du souverain, à se projeter dans des rôles qui pourraient le ramener en grâce. À celui qui n’est pas maître de ses décisions, ne restent que des rêves peuplés d’inquiétantes pièces de jeu d’échecs ou la possibilité d’échafauder des scénarios où son comportement héroïque lui vaudrait suprêmes distinctions et infinie reconnaissance. Au fil des pages se dessine une relation complexe entre le courtisan et le roi, ce dernier orchestrant non sans cruauté la carrière de son ancien condisciple, le premier savourant le souvenir de ses victoires aux échecs et ses succès scolaires. Si Maël Renouard décrit une société figée, où l’on ne sort jamais totalement de son milieu et où il n’est pas question de se marier hors de sa caste, il se délecte à restituer les fourmillements d’espoir et les petites revanches.

Comment écrire l’histoire

Ce roman, richement documenté, interroge en fait le statut du témoignage. Abderrahmane Eljarib est nommé historiographe du Royaume – « une consolation pour un homme que l’on ne voulait plus faire ministre » – et à ce titre est chargé de mettre ses talents d’observation au service de l’écriture de l’histoire. Il se flatte de ce que cette charge est confiée, pour leurs talents littéraires, à de grands noms : ainsi Racine et Voltaire pour l’histoire de France. Il a conscience des possibles qui s’ouvrent à lui et se rappelle des réflexions de son professeur d’histoire : « Il faudrait écrire l’histoire en style de chancellerie. […] C’est le style de ceux qui l’ont faite et qui savent qu’il faut toujours conserver aux paroles et aux actes des significations diverses ; de sorte qu’ils vivent dans plusieurs mondes, celui qui advient finalement étant un parmi d’autres, qu’il n’écrase du poids de ce qu’on appelle sa « réalité » qu’aux yeux des hommes de la postérité. »

Mais ce n’est pas tant l’histoire du Maroc que raconte Abderrahmane Jarib : c’est sa propre trajectoire, où sa subjectivité est assumée et la part du doute soulignée : « Pour moi, dans tout ce à quoi j’ai été mêlé ou dont j’ai été le témoin à la cour du roi de mon pays, je serais la plupart du temps bien en peine de distinguer ce qui est vrai et ce qui n’est pas vrai. » Raconter ce jeu de masques souvent drôle constitue au final une mémoire encombrante, qui suscite maintes hostilités et ne peut exister du vivant de son auteur.

Maël Renouard

Maël Renouard se plaît à créer un effet de réel grâce à une abondante documentation, et à le brouiller aussitôt. Ainsi, le style qu’adopte Abderrahmane Jarib pour se raconter, délibérément classicisant et aux antipodes des recherches esthétiques des écrivains de son époque, ne serait-il pas une manière de renvoyer ce qui est décrit à des pratiques d’un autre âge ? À moins que les parallèles que l’auteur fait avec une certaine classe politique française, plus makhzénienne que le makhzen, n’invitent à réfléchir sur l’impensé monarchique en France… Un récit brillant.

Kenza Sefrioui

L’historiographe du royaume, Maël Renouard, Grasset, 336 p., 280 DH

5 octobre 2020